L’âmographe: Rita

Je ne serai jamais plus le même… Et c’est bien ainsi. Car arrive un moment dans la vie où on passe son temps à être plusieurs « autres » sans être vraiment l’authenticité toujours dormante en nous.  Il n’y a rien que l’on puisse faire. Sinon que de se refermer comme une poule dans un œuf pour retrouver et recommencer la route qui mène vers ce que nous sommes vraiment.

L’erreur est de penser que nous sommes  les autres, ce ventre social qui nous fabrique, puis nous arrache afin de vous solidifier dans des dogmes pour à la fin devenir servants de messe des prêtres de l’avoir.

***

Le ciel de Sully était toujours bleu en juillet. En descendant vers la rivière, j’arrachais toujours une branche de merises que je mangeais en marchant. Et c’est sur le même chemin, en descendant vers la rivière que je suis parti à la recherche du cadavre de mon chien. La vie est jonchée de cadavres. Non pas de corps, mais ceux de l’esprit également. On passe son temps à tuer en soi les souillures du bain social dans lequel nous vivons. C’est l’ablution totale. Le vide. Le vacuum nécessaire à quelque chose d’autre.

Je devais avoir onze ans. C’était un été sec avec ses craquements sous les pas, les bruits de la rivière, et l’angoisse… On ne sait quand elle naît : on sait qu’elle est là, qu’elle vous poursuit toute la vie. Car tout ce que l’on perd dans la mort de quelqu’un ou de quelque chose fait de vous le Lazare que vous devez être : se ressusciter, toujours et toujours.

***

J’ai retrouvé le chien dans la décharge puante, à travers les détritus, les carcasses des nouvelles machines des années cinquante. On y emmêlait le vivant et la machine.

La décharge était sise au bord de la rivière, comme si l’eau allait tout avaler de par sa soif des choses. C’était l’époque où les vieux du village pensaient qu’on pouvait tout jeter : les chiens, les vieux vêtements, les restes de table, le vieux bois des constructions. Tout, tout, tout… Comme le monde l’est actuellement.

Le chien avait été abattu par mon oncle. Une carabine 22… J’ai trouvé son corps, avec des mouches autant qu’il y a de politiciens véreux sur la planète.

J’ai pleuré.

J’avais honte de pleurer. Ce n’était qu’un chien. Pas une machine à laver, tordue, rouillée… Non, tout le frétillement, les jappements, la tendresse des yeux mouillé du chien… Et sa chaleur collée à la mienne. Et son mystère de la vie.

J’ai remonté la côte jusqu’à l’église, et je suis rentré chez moi. Ce soir-là j’ai dû faire l’avant dernier voyage astral. Voyage non pas vers un lieu, mais un état d’être.

Après cet événement, j’ai chuté dans ce que les gens appellent le monde « réel ». Le corps se transformait… Les jeunes filles avec leurs parfums de rires commençaient à m’intéresser. Avec leurs jupes au bas des genoux, leur petits seins pointillant, leur yeux qui fabriquaient des étoiles à coups de regards.

J’ai craqué.

On passe toujours d’une vie à une autre. Et du chien, j’ai oublié sans jamais oublier , car tout est lié sans qu’on comprenne. Il n’y a pas de différence entre la nourriture d’amour du chien et celui de la femme, ni celui des merises ramassées en arrachant la branche d’un arbre. J’ai eu plus tard l’intuition que je m’étais nourri de toutes ses passions, mais en les divisant sans comprendre, à ce moment –là que la moindre particule, que ce soit matérielle ou invisible, est ce qui vous fabrique lentement, sans que vous vous en rendiez compte.

***

La beauté de l’enfance est le ventre ouvert de ses yeux, de son regard sur les choses, les êtres, qui doivent être à la mesure de sa capacité d’avaler toutes ces « aliments ».

C’était la beauté du village : La vue des montagnes délimitaient nos vues. La vision de la vie, dans sa prétendue étroitesse, allait circonscrire nos champs dans ce monde étréci qui contenait toutefois toute la dynamique des petits mondes, des clans, des infimes sociétés.

Le danger est de le perdre au moment où nous entrons dans l’illimité qui finit par n’être qu’un ventre défoncé, déchiré, et par le quel nous devenons tous un peu tordus.

Les premiers regards sur les femmes ne sont pas de l’amour : c’est le corps qui vous crache sa volonté de reproduire, de prolonger la race humaine, la vie…

La vie nous trompe parce que nous avons besoin de nous tromper. Personne n’échappe aux étapes. Sauf que certains y demeurent.

Ce qui nous tue davantage, c’est notre manque d’attention à toutes les étapes. Encore… La force de cette vitalité larvée dans nos cellules nous conduit. La passion est alors le gouvernail du petit bateau parti dans son petit voilier.

Alors, j’ai rencontré Rita et j’ai oublié mon chien.

L’amour est la chose la plus difficile à dresser dans cette vie. Il se présente sous diverses formes, tantôt dans l’une, tantôt dans la démesure de l’égo, et souvent, que trop souvent dans le nombrilisme tant honoré par les États. Mais avant d’être « social », il est un feu qu’on ne contrôle pas du tout. Chacun a eu ses feux, mais sans jamais avoir en soi tous les pompiers pour les téteindre.

Il faut toutefois passer par l’étape…

Après avoir connu Rita, si lointaine, j’en ai oublié le chien.

On peut être mordu.

La rivière assourdissante ne contient pas plus de poissons.

Toute la vie est une pêche dans laquelle il faut s’attraper tout en évitant les lignes des autres, mais en s’en servant.

Le poisson n’est pas la rivière, et la rivière n’est pas le poisson.

On peut bien devenir le plus grand des violoniste, mais tout cela, même l’art, – surtout l’art-, n’est qu’un petit tracé de noires et de blanches.

Au fond, il n’y a pas d’art si nous ne devenons pas un peu le sculpteur, le musicien, le poète, tout en s’amusant à considérer les grands remous de la nature humaine.

Chaque période a son ère :

Il y eut celle du chien

Puis celle  de Rita.

Mais dans cette étrange et choquante affirmation,  se cachait le secret de d’autres ères.

Nous sommes une oignon fabriquée en pelures et en pelures et en pelures….

© Gaëtan Pelletier

21 octobre 2012

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