L’ÂMOGRAPHE : L’OISEAU À L’ÉCOLE DES ROCHES

Le doute est l’école de la vérité.

Francis Bacon

Celui qui ouvre une porte d’école, ferme une prison.

Victor Hugo

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Je me souviens que ma mère avait fait tous les efforts du monde pour bien m’habiller : une chemise avec un petit débardeur à carreaux. Et elle m’avait tellement lavé le visage que mes joues paraissaient cirées.

Le sac avait une odeur de cuir tout neuf, et les émanations  des cahiers m’excitaient. C’est fou la force et la puissance des enfants à s’imprégner de tout, avec ces sens aiguisés : comme le livre des livres, tout ouvert, rien d’écrit. La chair neuve est un journal à remplir….

J’étais à la fois impressionné, apeuré :  j’entrais dans la vie. J’avais la tête, le cerveau devrais-je dire, neuf comme un sous. Pas une pensée issue d’expériences antérieures traumatisantes. C’est l’avantage de ne pas avoir trop de passé. Par la suite, c’est comme un ordinateur dont les fichiers sont emmêlés au point de ralentir. Vieillir est comme un lavage de cerveau ou on apprend à avoir peur de la vie et non pas à la voir comme une aventure à vivre. Une belle et grande  aventure. Le mal c’est d’être tout au long de son existence trahi à la fois par la brisure du rêve de la beauté de l’existence à travers trop de prises de conscience négatives. Il n’existe pas de douche ou de bain pour se décrasser de cinquante ans d’existence. Au contraire, on fini par se sentir figé dans la boue par toute la crasse de l’humanité.

On nous plaça en rang devant la façade de l’école. Par ordre de grandeur. J’ai dû être le deuxième à cause de ma petite taille. Je ressentais une certaine douleur aux pieds, avec ces souliers neufs, raides, lustrés : la beauté, l’image avant le confort. C’était bien une entrée dans le monde des adultes.

Une  belle journée de septembre. Le temps était chaud et le soleil traçait des ombres qui glissaient sur la terre comme des pans noirs. Les pans – de toutes formes – grimpaient la petite colline derrière l’école et se fondaient dans la forêt. Les nuages étaient ronds comme des ballons. C’était la particularité de vivre dans un micro-climat, dans une géographie singulière.  Le village, une sorte d’îlot, ou cuve entre montagnes, à l’abris  de tout. Le «monde» en ce temps-là, ou dans la tête d’un enfant était enfermé dans cet enclos. Quand on voulait l’agrandir on levait les yeux vers le ciel. Comme un réflexe. Comme si déjà on devinait qu’une réalité autre nous attendait.

Un couvent. Des religieuses. Des religieuses vêtues de noir et  de  fines écharpes blanches. Leurs gros crucifix  pendant au cou se balançaient. Cela me fascinait également. Mais au delà de cette fascination d’enfant, je compris plus tard que le problème avec les adultes c’est qu’ils ne sont plus capables d’êtres assez petits pour être grands. En plus, les enfants ont tendance à penser que les adultes possèdent la vérité de par leur expérience et leur cerveau bouffi de savoirs. C’est ce qui fait leur force, mais rétrécissant leur esprit et contribuant  également à leur perte : ils savent pourquoi l’oiseau vole, mais ils ne savent pas s’intégrer au plaisir du vol.

Aujourd’hui , les enfants des pays ne sont devenus que de la main d’œuvre en puissance pour cette ère affolée, tristement matérialiste, à la limite de l’honnêteté. Mais nous, qu’étions-nous ? Une armée à construire ? Un petit prince à assassiner ?

J’avais une grande soif d’apprendre. Je voulais saisir les nuages, la pluie, la neige, et ma place dans cet Univers déconcertant. Comme si, inconsciemment, j’avais saisi la lourdeur des pierres et qu’en apercevant les oiseaux, je m’étais demandé pourquoi les pierres ne volaient pas. Et, surtout, pourquoi, moi, je n’avais pas droit au vol ?

Plus on grandit plus se révèlent  des choses vaines, illusoires, inutiles, et souvent fausses. La vérité est intemporelle. La vérité est que plus on doute de son savoir et plus on sait ses doutes, plus on se rend compte qu’un pas vers la connaissance est aussi un pas en arrière : demain cette «connaissance» sera détruite par un nouveau savoir. Et le lendemain, celle d’aujourd’hui. Que reste-t-il de la vie ?

La beauté,  chez les enfants, c’est qu’ils peuvent regarder les oiseaux voler et simplement être éblouis. Et dans cet éblouissement ils trouvent, de par une connaissance instinctive si profonde,  le plaisir de l’oiseau qui vole ; comme s’il s’imprégnait de son vol, comme s’il était l’oiseau. Cela dans clairvoyance mystérieuse  qui disparaît à l’âge adulte. Le monde des grands ne sait pas s’intégrer simplement aux vols des oiseaux. Il s’interroge à savoir  comment ils volent et tentent la plupart du temps de faire des formules mathématiques pour déchiffrer ce vol.

J’ignorais qu’en vivant, en même temps que je me nourrissais de la masse, la masse me tuait.

On donne à tous les enfants du monde de la pâte à modeler pour faire des formes et des couleurs.

On donne à la société le pouvoir que tous les enfants du monde, de toutes les formes et de toutes les couleurs deviennent un oignon. Jaune, blanc ou rouge, ça n’a pas d’importance.

C’est le rang qui compte.

L’enfant a des projets. La société également. Mais ce n’est pas l’enfant qui tue la société… C’est souvent celle-ci qui l’étouffe.

Je savais un peu ce que je voulais en entrant dans cet édifice de brique rouge : apprendre à lire.

Car je voyais ma mère passer des heures à lire. Elle ressemblait aux oiseaux qui volaient. Une sorte d’extase et de tranquillité monastèrienne, dans laquelle elle s’enfonçait souvent.

Elle était la roche transformée en oiseau.

Elle allait à l’école d’elle-même.

Sans doute apprenait-elle que l’œuvre d’art en ce monde n’est autre chose que ce que l’on fait de sa vie.

Au fond il n’y a que deux manières de vivre : essayer de se fondre au vol des oiseaux ou passer sa vie à trouver des formules mathématiques sur le vol des oiseaux…

Et les compter.

Gaëtan Pelletier

Circa  2009

4 réponses à “L’ÂMOGRAPHE : L’OISEAU À L’ÉCOLE DES ROCHES

  1. Gaëtan

    Permettez-moi une autre confidence. J’adore lire ces moments de grâce qui se traduisent par des réflexions solitaires, que Marguerite Yourcenar appelaient si joliment l’exploration de « cet étroit canton d’humanité » (Mémoires d’Hadrien, Paris, Plon, 1958, p. 7).

    Tout le fondement se trouve ici, dans cette simple phrase, glissée dans une chronique qui, mine de rien, vous suggère des réalités que vous souhaitez tenir pour étrangères : « J’ignorais qu’en vivant, en même temps que je me nourrissais de la masse, la masse me tuait ».

    J’ai bien aimé cette lecture, tantôt sombre, tantôt éclairée.

    Pierre R.

  2. Pierre,
    J’ai lu «Mémoires d’Hadrien», il y a longtemps. Les livres, comme tout le reste de la vie, arrivent au moment où nous sommes prêts à les accueillir. Étais-je prêt? Je pense que non. Alors, il me faudrait le relire…
    Mais j’aurais peut-être besoin d’une «extension»…
    Mais ça n’existe pas en ce bas monde.
    Merci de me le rappeler, car j’ai besoin de relectures ces temps-ci.
    _____________________________________________
    Ceci fait partie de ma biographie que je voulais léguer à mes enfants. Curieusement, au début, je ne voulais faire qu’un récit, sans réflexions intégrées. En relisant, justement, «L’insoutenable légèreté de l’être», j’ai pris conscience que les événements de la vie sont en quelque sortes «imprégnés» d’une réflexion oubliée, enterrée, et qu’il est bon de les joindre à ces bouts de vie.
    Car en fin de compte, voilà une réflexion un peu étrange, les livres – qui sont les réflexions des autres, dont de nous également – nous permettent sans doute de retrouver ou de déterrer une réflexion, une découverte inconsciente qui est en quelque sorte se matérialise.
    Ce qui m’amène à penser que les gens sous estiment la littérature. Ce n’est pas qu’un livre, c’est ne manière de révéler à l’autre son parcours.
    Il suffit parfois d’une phrase ou deux qui déclenchent une prise de conscience.
    Et c’est là «apprendre».
    Ou s’apprendre.
    Et on n’en finit pas…

  3. Gaëtan

    Yourcenar a accompagné une grande partie de ma vie. De mes lectures. Elle vivait si peu loin de nous. Petite Plaisance, dans l’île des Monts-Déserts. J’y suis allé. Pour voir. Après sa mort, seulement. Je ne souhaitais pas tomber dans le voyeurisme.

    Depuis que j’ai quitté la Fonction publique, je n’ai jamais autant lu. Ou relu. Mais je dois vous avouer avoir eu beaucoup de difficultés à délaisser le style bureaucratique pour me replonger dans la littérature et la poésie. Aujourd’hui, je bénéficie de ces lectures comme jamais auparavant. Un bonheur.

    Pierre R.

  4. Pierre,
    C’est une richesse que d’aimer la poésie, la littérature.
    Le style bureaucratique, ce n’est pas très bon pour la retraite.
    Et il y a des découvertes qu’on a ratées pendant sa «vie active»…

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