Archives quotidiennes : 18-novembre-2013

La poésie des cimetières

Les personnes frappées par un deuil ont tous les droits. Même celui de se transformer en charmant, naïf ou exécrable poète ou poétesse. Il y a comme cela des lois du genre. Quand un président de la République meurt, les stations de radio de service public jouent de la musique classique. Pourquoi cette musique, en particulier, est-elle associée à la notion de deuil national (dans d’autres contrées, on joue de la musique militaire) ? Parfois, cela se conçoit : le deuxième mouvement de la symphonie Héroïque de Beethoven est bel et bien une marche funèbre. Mais, a priori, le 3e mouvement de la deuxième sonate de Chopin ne l’est pas. Le 2e mouvement de la septième de Beethoven non plus. À mon enterrement, pas de curé, de la musique. Au programme, il n’y aura pas leRequiem de Gounod. Mais “ Le Dernier Repas ” de Jacques Brel.

 

Alors, quand certains ont refermé le caveau d’un être cher, ils se croient obligés de faire confectionner, en marbre et à vil prix, des cucudgeries sans nom. À côté des sobres « À mon époux bien aimé », « À notre cher oncle », « À notre camarade », « Les voisins », on trouve l’indépassable « Repose en Paix », un classique qui ne mange pas de pain (surtout pour ceux qui en ont bavé sur terre), et puis tout une poésie aussi nulle que kitchissime. Pourquoi ?

 

Pourquoi des gens qui n’ont jamais écrit deux vers de leur vie, qui n’ont peut-être jamais lu une poésie sauf trois ou quatre fables de La Fontaine, se croient-ils tenus, obligés de rendre hommage à l’être cher en lui dédiant d’impossibles quoiqu’attendrissantes monstruosités, tant au niveau du contenu (les vers) que du contenant (le marbre). Il semble qu’il faille alors surjouer l’hommage, faire crisser les violons, dégouliner la guimauve et fulgurer les clichés.

 

Passons sur la métaphore archi-rebattue de l’ange qui s’est envolé à jamais lors de la mort d’un petit enfant. Les images florales écrasent tout le reste car les fleurs sont, dans notre culture comme dans bien d’autres, l’intercesseur idéal entre la personne disparue et ceux qui sont restés de ce monde. Malheureusement, elles activent des élans aussi poétiques que laborieux :

 

Gentilles fleurs

Messagères d’amitié

Dites-lui

Que notre cœur

Ne saurait

L’oublier

 

Pourquoi faut-il faire confiance aux fleurs pour se souvenir ? Quelle qualité d’âme – nous sommes à fond dans l’animisme – leur conférons-nous ?

 

Le souvenir est une rose

au goût suave et discret

C’est une fleur

Que l’on arrose

Avec les larmes d’un regret

 

 

Et puis il y a le livre, le grand livre de la vie :

 

Son souvenir

Est comme un livre

Bien aimé

Qu’on lit sans cesse

Et qui jamais

N’est refermé

La métaphore du livre sert à toutes les sauces, jusques et y compris quand le livre dénote l’existence, comme dans la photo ci-dessous d’un livre-tombe. Benjamin Franklin écrivit à vingt-deux ans sa propre épitaphe (qui ne fut pas utilisée), en tricotant, avec ironie et cynisme, la métaphore livresque :

 

Le corps de

B. Franklin, imprimeur,

(Tel la couverture d’un vieux livre,

dépouillé de ses feuilles,

de son titre et de sa dorure)

Repose ici, pâture pour les vers.

Mais l’ouvrage ne sera pas perdu

et reparaîtra, c’est la foi de Franklin,

dans une nouvelle édition, plus élégante,

revue et corrigée

par l’auteur.

 

Le livre est un témoignage supérieur d’éternité qui ramène le défunt au niveau des choses et des humains.

 

Nous sommes bien loin d’affirmations, d’injonctions de poètes authentiques, comme Musset et son épitaphe du Père-Lachaise :

 

Mes chers amis, quand je mourrai

Plantez un saule au cimetière.

J’aime son feuillage éploré ;

La pâleur m’en est douce et chère

Et son ombre sera légère

À la terre où je dormirai.

 

Ou de celui de Shakespeare :

 

Bon ami par le nom de Jésus, abstiens-toi

De creuser la poussière enfouie ici

Béni soit celui qui épargne ces pierres

Mais maudit soit celui qui dérange mes os.

 

Dans ces adresses aux survivants, on ne ressent nulle peur, mais beaucoup de sérénité.

 

Outre Musset, l’arbre inspira Brassens dans sa “ Supplique pour être enterré sur la plage de Sète ” (la supplique a été inscrite sur un écriteau planté près de sa tombe) :

 

Est-ce trop demander, sur mon petit lopin,

Plantez je vous en prie une espèce de pin,

Pin parasol de préférence

(J’adore ce « de préférence », tout comme « trop demander » et « je vous en prie », par quoi Brassens met son appréhension à distance).

 

Assurément, la tonalité générale est quand même celle de l’angoisse, du doute, éventuellement. En témoigne cette épitaphe de Félix Guattari qui a dû perturber plus d’un badaud au Père-Lachaise :

 

Il n’y a pas de manque dans l’absence ; l’absence est une présence en moi.

 

Il y a aussi les inscriptions vengeresses, de couards qui se défoulent enfin. Mais pourquoi en vers ?

 

Ci-gît ma femme : ho! qu’elle est bien !

Pour son repos et pour le mien.

Ou bien :

 

Ci-gît ma femme

Là elle repose

Allélouia

 

Ou encore la fausse modestie pas du tout apaisée de Maurice de Vlaminck :

 

Je n’ai jamais rien demandé,

la vie m’a tout donné.

J’ai fait ce que j’ai pu,

j’ai peint ce que j’ai vu.

Qui ne vaut pas celle de cet obscur :

 

Je fus quelqu’un

Qui ?

Ce n’est pas vos oignons

 

Ni celle d’Alexis Piron qui se vengea de Louis XV qui lui avait refusé l’accès à l’Académie française malgré une brillante élection :

 

Ci-gît Piron

qui ne fut rien,

Pas même académicien.

 

Je terminerai par l’épitaphe interactive d’un mort généreux (britannique) :

 

Lecteur

Si tu as besoin de quelques sous

Creuse quatre pieds là-dessous

Tu trouveras une pièce

 

 

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Le tourisme-vermine

Le lac souffre de l’augmentation de sa population. Sa surface a diminué, les collines environnantes ont été déboisées pour le bois de chauffage. Cette déforestation et l’augmentation de l’agriculture sur son bassin versant ont augmenté l’apport de vase et de nutriments : la vase comble le lac et les nutriments favorisent la croissance des plantes et des algues et pourrait provoquer un phénomène d’eutrophisation. Les jardins flottants eux-mêmes diminuent la surface du lac, à mesure que leur support se transforme en sol. (Wiki) 

Le tourisme est une « industrie » qui se développe tellement qu’elle envahit les villages « splendides » à l’autre bout du monde. Les problèmes que connaissent les habitants, cultivateurs, en plus de ceux causés par la baisse du niveau de l’eau, l’utilisation des engrais chimiques, en voilà un nouveau: ou deux… On a rasé la forêt surplombant une partie du lac pour y construire des hôtels.

Avant que le Myanmar n’ouvre davantage le secteur aux investisseurs, dans les années 1990, le pays n’accueillait que quelques milliers de touristes par an ; ils sont aujourd’hui environ 300 000. On compte désormais plus d’une dizaine de grands hôtels autour du lac et sur ses eaux, et pas loin d’une trentaine d’hébergements dans une ville voisine, alors qu’il n’y en avait encore que deux dans la région au milieu des années 1990. Le développement de la zone “ne fait qu’augmenter la quantité de détritus à traiter, d’électricité à produire, d’eaux usées sans doute déversées dans le lac, dans une région du monde où les infrastructures sont souvent insuffisantes”, déplore Alan Ziegler, professeur ­associé à la National University de Singapour et coauteur de l’étude de l’organisation japonaise. ( Le courrier international) 

Ces travailleurs ne gagnent qu’environ 2$ par jour. Jadis, on opérait le cultures en mode écologique, sans engrais, mais depuis quelques années, on doit recourir aux engrais pulvérisés sans masques.

Les « achats » de paysages

Le citadin de béton cherche des paysages. Et ce n’est pas seulement en Birmanie. Au Canada, acheter une maison avec un coucher de soleil, – vue sur le Grand Saint-Laurent, une bicoque délabrée coûte de deux à trois fois le prix réel, apportant ainsi à la communauté un accroissement des taxes municipales. Au point où ils ne peuvent plus y vivre…

Ces passants-caméra et shorts viennent béer aux paysages des parties sauvages et pauvres de tous les pays. Drogués à l’effervescence des villes, de la « culture et des arts », ils s’enivrent des couchers de soleil, et du « bucolique » des pauvres.

Après quelques semaines, voire jours de tartines, ils retournent à la gastronomie des arts pendus aux murs des musées.  Des vacances: une cuite.

À long terme, ces dévoreurs de paysages, finissent par ronger une région. Comme des rats… Des camé-rats…

Bref, on consomme du bucolique comme on consomme tout ce qui est techno et « à la mode ». Faut croire que les arts des accrocheurs de tableaux sont appétissants, les chanteurs, les spectacles. Et voilà la pauvreté comme un spectacle à vendre. La simplicité et la misère sont des télé-réalités sans l’écran… En direct…

Dépecer le « monde » 

On dépèce le monde. Sans que personne ne le voit vraiment, puisque toutes les petites agglomérations font des études chaque années pour voir si le PIB-tourisme n’a pas augmenté. Les tourismes  passent souvent sans ravages. Mais la notion même de « l’industrie touristique » est une diversion puisque sans production, les échanges et les répartitions ne sont que déplacements des avoirs monétaires.

Le touriste est un visiteur de « l’autre monde ». Une sorte de voyage dans le temps et dans les coutumes. La manne est affriolante. Le touriste y laisse son argent et repart. Les gens ont l’impression d’avoir gagné quelque chose. Parfois en y perdant leur belle simplicité de vivre, malgré la pauvreté.

À détruire par hyper-voyeurisme, on finira par avaler le paysage, les habitants, et le spectacle au complet.

En ville, c’est le spectacle qui s’en va. Mais en campagne, le paysage n’est pas une pièce de théâtre, une  peinture, une photo. Il est vivant!  Il reste.

À la limite, tout en douceur, le tourisme risque d’être une sorte de charognard gentil. À la limite, une fois le paysage avalé, le touriste ira ailleurs. Et à la vitesse dans laquelle les investisseurs « développent, dans une ou deux décennies, il faudra aller faire du voyeurisme là où la petite planète le permet encore.

On aura détruit un paysage. Rien d’alarmant. On aura simplement tué quelqu’un par « dommage collatéral ». Ça servira à faire un mémoire ou une thèse pour les grands analyses du futur.

À travers un écran tridimensionnel.

P.S.:

Tout cela se passe au Lac Inle , en Birmanie. Là où l’on cultive les tomates sur des champs flottants.  C’est la destruction en « slow-motion ». Les voyeurs sont aveugles… Et les « développeurs » des visionnaires…

File:Inle Lake,Floating Garden.JPG

Gaëtan Pelletier

18 novembre 2013