Archives quotidiennes : 16-août-2013

L’inconnu sur la terre

Je laisse la place à J.M. Le Clézio. J’ai lu le Procès-Verbal, il y a longtemps… Lui et Réjean Ducharme – qui,je crois, sont amis -, m’ont montré que la littérature était une émotion en jaillissement d’étoiles. Comme si tout ce qu’on avait dans son corps, sortait, des entrailles jusqu’à l’âme. Chercher son âme… À travers les émotions et comprendre la nature humaine, la vraie. Pas celle des faux-jetons qui nous mènent… 

Gaëtan Pelletier

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Depuis longtemps, Jean Marie Gustave Le Clézio enchante ma vie. Je suis heureuse qu’il ait reçu dernièrement le prix Nobel de littérature, ce qui est amplement mérité. Pour ceux qui ne l’ont jamais lu, courrez à la première librairie pour vous procurer « L’inconnu sur la Terre » ou « Désert ». Vous ne serez pas déçus, parole de sourire!!!

Extraits choisis de « L’inconnu sur la terre »

Ecrire seulement sur les chose qu’on aime. Ecrire pour lier ensemble, pour rassembler les morceaux de la beauté, et ensuite recomposer, reconstruire cette beauté. Alors les arbres qui sont dans les mots, les rochers, l’eau, les étincelles de lumière qui sont dans les mots, ils s’allument, ils brillent à nouveau, ils son purs, ils s’élancent, ils dansent! … Comment être loin de la vie? Comment accepter d’être étranger, exilé? Tout ce que l’on sait, tout ce que l’on reconnait, et les chimères de la conscience, tout cela cède devant un seul instant de vie. Un moucheron qui traverse l’air, un brin d’herbe que fait vibrer le vent, une goutte d’eau, une lumière, et d’un seul coup il n’y a plus de mots: il y a l’étendue muette de la réalité, où le langage est déposé, où la conscience est minéralisée…

La beauté n’est pas secrète. Elle est libre, exposée de toutes parts. Le ciel est grand, la mer, et la lumière resplendit. Tout est si calme, si vaste, le silence est si profond, à travers lui passent des vols d’oiseaux blancs, lentement, voyageant le long du ciel…

C’est cela qu’on attend, qu’on cherche depuis si longtemps: la lumière. Il suffit alors d’être debout en haut d’une colline, devant la mer, avec le ciel, et regarder, respirer, regarder, respirer. Le regard et le souffle alors sont une seule action, il n’y a plus de différence, plus de frontière. Je ne sais rien, je ne veux rien apprendre, rien de ce que donnent les mots et les lois des hommes. Mais je veux être là, quand cela se passe, debout sur cette colline pauvre, devant le ciel et la mer, tout à fait comme une femme sur son balcon, et regarder ce qui est immense, ce qui est pur…

Quelque chose brûle en moi. J’attends et je n’attends pas. C’est peut-être dans cette rupture dans cet instant, entre les deux pulsions, l’une qui va vers l’infini du oui, l’autre vers l’infini du non, qu’est le lieu de la vie.
Cette lumière qui m’éclaire en moi , et qui ne m’appartient pas, sans cesse me montre l’étendue du possible, ce que je pourrais être un jour, ce que je devrais être. Pareil au feu, à l’étoile, au soleil.
J’attends et en même temps, je n’attends pas.

Les visages sont beaux. Il n’y a rien de plus émouvant dans la personne humaine, rien de plus accompli. Un visage, n’importe lequel, surgi au hasard dans la foule, porté en haut du corps et s’avançant vers moi, un peu secoué par les mouvements de la marche, planant comme un cerf-volant, éclairé par la lumière. Je le regarde, et je ressens l’émotion de mon espèce. Je reconnais chaque détail très vite parce que c’est ce que je connais le mieux de l’homme. Mais en même temps, je me sens troublé, trompé, parce que c’est l’image la plus mystérieuse, la plus difficile…

J’aime la gaité simple de l’enfance. Ceux que la vie étonne, que la vie surprend, et qui s’amusent du monde, ceux-là aussi ont la vertu. Ils ne sont pas sérieux. Les grandes choses, les beaux discours, les événements historiques, ça ne les intéresse pas. Même , quelquefois, ils les regardent, du coin de l’oeil, ils les écoutent du coin de l’oreille, l’air un peu étonné, et ces grandes choses et ces belles phrases tombent à plat, un peu dépitées, sans plus oser être solennelles. Ceux qui ont cette gaité n’ont pas mauvais esprit. Mais c’est simplement que les grandes choses ne sont pas toujours celles qu’on croit, et que la beauté et la vérité n’ont pas besoin d’être sérieuses…

Ce qu’il y a de plus émouvant dans le visage de l’homme: le sourire. Le visage s’ouvre tout à coup, comme si un vent emportait son poids, effaçait sa douleur, sa mémoire, le visage se fend et s’écarte lentement, et quelque chose brille. Quelque chose se montre, sur les joues, sur le front, fait un peu reculer les oreilles. Quelque chose apparaît, une pensée, un regard, une lumière, quelque chose qui parle, qui fait signe.
J’aime le sourire sur le visage des enfants, des femmes. Il n’y a pas d’expression plus belle. Il n’y a rien de plus vrai sur le visage humain, rien de plus doux, de plus harmonieux dans la personne humaine. Le sourire vient du plus profond de l’être, du monde du sommeil peut-être, et monte, traverse le corps lentement à la manière d’un frisson de plaisir, jusqu’à l’orée de la bouche. Frisson de bonheur, frisson de lumière et de paix; ce qu’il montre, c’est l’état d’innocence, l’acceptation du monde et de ses limites, comme une clarté mêlée au jour, âme et monde unis, inséparables, indissociables; enfin, l’être vrai de l’homme, l’être tel qu’au commencement de la vie, aux premiers jours, quand nulle peur, nulle complicité ne vient troubler la transparence de l’âme. Le sourire est cet instant de solitude extrême, de solitude admirable. Il est le moment du retour, le miracle peut-être. Pour rien ni pour personne, dirigé vers le monde immense, le sourire est l’ornement de la vie,. C’est à-dire que sa beauté n’a d’autre raison que cette illumination du monde, cet éclaircissement.

Dans ce livre, Le Clezio parle de tout, de rien, des arbres, des oranges, des légumes, du pain, du vent, des étoiles, des nuages, beaucoup de la mer qu’il aime, des cargos, des bébés, les pauvres gens, de nous, de la simplicité de vivre ce qui est, des mille petites et grandes choses qui font notre vie et à chaque page, de la beauté et de la lumière qui nous éclaboussent… J’espère vous avoir fait envie de le découvrir ou de le relire…

Source: Blog Présence d’amour – Sourire d’amour
http://presencedamour.over-blog.fr/categorie-10607870.html

Ces bagnoles qui roulent au bois

Shit..entre les poêles à bois et le camion, vais passer ma vie à couper , fendre, piler et brûler du bois ….j’ignorais que ça existait.. le net est vraiment pleins de trucs hallucinants hein ?

Source :
Low Tech Mag
Eko mobili

http://au-bout-de-la-route.blogspot.com/2011/12/ces-bagnoles-qui-roulent-au-bois.html

La Prière de la guerre

Mark Twain

C’était une époque d’enthousiasme grandiose et exaltant. Le pays était en armes, la guerre était déclarée, en chaque poitrine brûlait le feu sacré du patriotisme ; on faisait battre les tambours, résonner les fanfares, détoner les pistolets-jouets, siffler et crépiter les chaînes de pétards ; de tout côté, tout au long des successions fuyantes des toits et des balcons, ondulait une masse confuse de drapeaux qui brillaient au soleil ; chaque jour, les jeunes volontaires descendaient la grande avenue, joyeux et beaux dans leur nouvel uniforme, acclamés à leur passage, d’une voix étranglée de bonheur et de fierté, par leurs pères, leurs mères, leurs sœurs et leurs bien-aimées ; la nuit, une masse compacte de gens se réunissait pour écouter, hors d’haleine, les discours patriotiques qui les remuaient au plus profond d’eux-mêmes et qu’ils interrompaient, à brefs intervalles, par des tonnerres d’applaudissements, les joues inondées de larmes ; dans les églises, les pasteurs prêchaient la dévotion au drapeau et au pays, et invoquaient le Dieu des Batailles, en implorant Son aide pour notre juste cause par des effusions d’une ferveur éloquente qui émouvaient tous les auditeurs. C’était vraiment une époque heureuse et charmante, et la demi-douzaine d’esprits téméraires qui s’aventurèrent à désapprouver la guerre et à jeter le doute sur sa légitimité-même reçurent de si sérieuses et furieuses menaces que, pour leur sécurité personnelle, ils firent rapidement profil bas et ne tinrent plus ce genre de propos offensants.

Le dimanche matin arriva — le lendemain, les bataillons partiraient pour le front ; l’église était comble ; les volontaires étaient là, leurs jeunes visages rayonnants de rêves martiaux — visions de progressions difficiles, de charges pressées, de sabres étincelants, de la fuite de l’ennemi, du tumulte, de la fumée enveloppante, de la poursuite acharnée, de la capitulation ! — Puis, retour de la guerre, héros bronzés, adorés, bien accueillis, submergés par des océans dorés de gloire ! Près des volontaires étaient assis les êtres chers à leurs cœurs, fiers, heureux et enviés par leurs voisins et amis qui n’avaient pas de fils ou de frères à envoyer au champ d’honneur, pour vaincre au nom du drapeau ou pour tomber et mourir de la plus noble des nobles morts. On procéda à l’office ; on lut un chapitre belliqueux de l’Ancien Testament ; on récita la première prière ; elle fut suivie par l’explosion de l’orgue qui ébranla l’édifice, et, comme un seul homme, l’auditoire se leva, les yeux étincelants et le cœur battant, entonnant cette formidable invocation :

« Dieu terrible ! Toi qui ordonnes,
Fais retentir ta trompette et étinceler ton épée ! »

Puis vint la « longue » prière. Personne ne se souvenait d’une plaidoirie semblablement passionnée et d’un langage pareillement émouvant et merveilleux. Le refrain de cette supplication était que notre Père à tous, éternellement miséricordieux et bienveillant, veillerait sur nos nobles et jeunes soldats, et les aiderait, les réconforterait et les encouragerait dans leur œuvre patriotique ; il les bénirait, les protègerait le jour du combat et à l’heure du péril, les porterait en Sa puissante main, les rendrait forts et confiants, invincibles dans l’assaut sanglant ; il les aiderait à écraser l’ennemi, leur accorderait, à eux, à leur drapeau et à leur pays, un honneur et une gloire impérissables —

Un vieil étranger entra et s’avança à pas lents et silencieux dans l’allée principale, les yeux fixés sur le pasteur, son long corps vêtu d’une robe qui lui allait jusqu’aux pieds, la tête nue, les cheveux blancs lui descendant jusqu’aux épaules en une cascade d’écume, le visage ridé et anormalement pâle, d’une pâleur glaçante et fantomatique. Alors que tous les yeux le suivaient d’un air interrogateur, il poursuivait sa marche silencieuse ; sans s’arrêter, il monta à côté du prédicateur et se tint là, attendant. Les paupières closes, le prédicateur, inconscient de sa présence, continuait son émouvante prière et la termina enfin par ces mots, prononcés avec ferveur : « Bénis nos bras, accorde-nous la victoire, Ô Seigneur notre Dieu, Père et Protecteur de notre pays et de notre drapeau ! »

L’étranger lui toucha le bras, lui fit signe de s’écarter — ce que fit le pasteur surpris — et il prit sa place. Pendant quelques instants, il examina l’auditoire envouté d’un œil solennel, dans lequel brûlait une lumière troublante ; puis, d’une voix profonde, il dit :

« Je viens du Trône — portant un message de Dieu Tout-Puissant ! » Ces mots frappèrent vivement l’auditoire ; si l’étranger s’en aperçut, il n’y prêta pas attention. « Il a entendu la prière de Son serviteur, votre berger, et l’accordera si tel est votre désir, après que moi, Son messager, je vous en aurai expliqué la signification — je veux dire son entière signification. Car elle est comme bien des prières des hommes, en ce qu’elle demande plus que ce dont est conscient celui qui la prononce — à moins qu’il ne s’arrête et réfléchisse.

« Le serviteur de Dieu, le vôtre, a formulé sa prière. S’est-il arrêté et a-t-il réfléchi ? Est-ce une prière ? Non, il y en a deux — l’une a été prononcée, l’autre non. Les deux sont parvenues aux oreilles de Celui Qui entend toutes les suppliques, celles qui sont exprimées et celles qui ne sont pas exprimées. Méditez cela — gardez-le à l’esprit. Si vous voulez implorer une bénédiction pour vous-mêmes, prenez garde ! de peur que, sans en avoir l’intention, vous appeliez dans le même temps une malédiction sur un voisin. Si vous priez pour la bénédiction d’une pluie dont a besoin votre récolte, par cet acte vous priez peut-être pour la malédiction de la récolte de votre voisin qui peut n’avoir pas besoin de la pluie et qui peut s’en trouver endommagée.

« Vous avez entendu la prière de votre serviteur — la partie qu’il en a prononcée. Je suis mandaté par Dieu pour mettre en mots l’autre partie — cette partie que le pasteur — et vous aussi en vos cœurs — avez formulée avec ferveur, silencieusement. En toute ignorance et sans réflexion ? Plaise à Dieu qu’il en fût ainsi ! Vous avez entendu ces mots : « Accorde-nous la victoire, Ô Seigneur notre Dieu ! » Cela suffit. La totalité de la prière prononcée est ramassée dans ces mots lourds de sens. Il n’est pas besoin d’élaborations. Quand vous avez prié pour la victoire, vous avez prié pour de nombreux résultats qui ne sont pas mentionnés et qui suivent la victoire — qui doivent la suivre, qui ne peuvent faire autrement que de la suivre. Dans l’esprit de Dieu est aussi tombée la partie non prononcée de la prière. Il m’a ordonné de la mettre en mots. Écoutez !

« Ô Seigneur notre Père, nos jeunes patriotes, idoles de nos cœurs, s’en vont au combat — sois près d’eux ! Avec eux — en esprit — nous quittons la douce paix de nos chers foyers pour frapper l’ennemi. Ô Seigneur notre Dieu, aide-nous à tailler à coups d’obus leurs soldats en lambeaux sanglants ; aide-nous à couvrir leurs champs souriants des pâles formes de leurs défunts patriotes ; aide-nous à noyer le fracas des canons sous les cris de leurs blessés se tordant de douleur ; aide-nous à dévaster leurs humbles demeures d’un ouragan de feu ; aide-nous à tourmenter le cœur de leurs veuves inoffensives de chagrins inutiles ; aide-nous à les priver de toits, avec leurs petits enfants, pour qu’ils errent, dépourvus d’amis, par les étendues désolées de leur pays, en haillons, affamés et assoiffés, supportant les flammes du soleil et les vents glacés de l’hiver, l’âme brisée, usés par le travail, t’implorant de leur donner le refuge de la tombe qui leur est refusé — pour nous qui T’adorons, Seigneur, anéantis leurs espoirs, détruis leur vie, fais durer leur amer pèlerinage, alourdis leurs pas, abreuve leur chemin de leurs propres larmes, souille la neige blanche du sang de leurs pieds blessés ! Nous le demandons, au nom de l’Amour, à Lui Qui est la Source de l’Amour, et Qui est le refuge de tous ceux qui sont accablés de maux et cherchent Son aide d’un cœur humble et contrit. Amen. »

(Après une pause.) « C’est pour cela que vous avez prié ; si c’est encore ce que vous désirez, parlez ! Le messager du Tout-Puissant attend. »

On estima par la suite que cet homme était fou, car ce qu’il avait dit n’avait aucun sens.

La Prière de la guerre (The War Prayer) est un conte de Mark Twain, publié en novembre 1916, qui dénonce l’hypocrisie et la complaisance du patriotisme et de la religion à l’égard des atrocités de la guerre.