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« Je regrette d’en arriver là » : Les derniers mots d’un soldat

 

« Je regrette d’en arriver là » : Les derniers mots d’un soldat.

Par Daniel Somers, sur Gawker, le 22 juin 2013

Traduit par Catherine pour ReOpenNews

 

Daniel Somers était un vétéran de l’opération «Iraqi Freedom ». Il faisait partie de la force d’intervention « Lightning », une unité de renseignement. En 2004-2005, il était affecté principalement à une équipe de renseignement Humain Tactique (THT) à Bagdad, en Irak, où il a exécuté plus de 400 missions de combat en tant que mitrailleur dans la tourelle d’un Humvee, a interviewé d’innombrables Irakiens, depuis des citoyens concernés jusqu’à des chefs de communauté et des membres du gouvernement et a interrogé des douzaines d’insurgés et de présumés terroristes. En 2006-2007, Daniel a travaillé avec le Commandement des Opérations Spéciales interarmées (JSOC) via son ancienne unité à Mossoul où il a dirigé le centre de renseignement de l’Irak du Nord. Son rôle officiel était celui d’un analyste senior pour le Levant (le Liban, la Syrie, la Jordanie, Israël et une partie de la Turquie). Daniel a énormément souffert de troubles de stress post traumatique (PTSD) et on lui avait diagnostiqué une lésion cérébrale et plusieurs autres maladies liées à la guerre. Le 10 juin 2013, Daniel a écrit la lettre suivante à sa famille avant de mettre fin à ses jours. Daniel avait 30 ans. Sa femme et sa famille ont autorisé sa publication.

 

Je regrette d’en arriver là.

 

Le fait est, qu’aussi loin qu’il m’en souvienne, ma motivation à me lever chaque matin était que vous n’ayez pas à m’enterrer. Comme les choses continuent à empirer, il est devenu clair que cette unique raison n’est plus suffisante pour continuer. Le fait est que je ne vais pas mieux, que je n’irai pas mieux et que ça va empirer avec le temps. D’un point de vue logique, il est préférable d’en finir rapidement, quelles qu’en soient les répercussions sur le court terme, plutôt que de faire traîner les choses.

Vous serez peut-être tristes un moment, mais au fil du temps vous oublierez et commencerez à accepter. Cela vaut bien mieux que de vous infliger ma misère croissante pendant des années voire des décennies, en vous entrainant vers le fond avec moi. C’est parce que je vous aime que je ne peux pas vous faire subir cela. Vous verrez que c’est bien mieux ainsi quand, jour après jour, vous n’aurez pas à vous inquiéter pour moi ni même à y penser. Vous constaterez que votre monde sera meilleur sans moi.

J’ai vraiment essayé de tenir, depuis plus d’une décennie maintenant. Chaque jour je tenais bon, supportant l’horreur indicible aussi discrètement que possible afin que vous puissiez ressentir que j’étais toujours là pour vous. En vérité, je n’étais rien de plus qu’un accessoire, remplissant l’espace de sorte que mon absence ne soit pas remarquée. En vérité, j’étais déjà absent depuis très longtemps.

Mon corps n’est devenu rien d’autre qu’une cage, une source de douleur et de problèmes constants. La maladie m’a causé une douleur que même les médicaments les plus forts ne pourraient assourdir et il n’y a aucun remède. Toute la journée, chaque jour, une souffrance hurle dans chaque terminaison nerveuse de mon corps. Ce n’est rien de moins que de la torture. Mon esprit est un terrain vague, rempli de visions d’horreur, la dépression sans fin, et l’anxiété paralysante, malgré tous les médicaments que les médecins me donnent. Les choses simples que tous les autres considèrent comme évidentes sont presque impossibles pour moi. Je ne peux pas rire ou pleurer. Je peux à peine quitter la maison. Je ne tire aucun plaisir de n’importe quelle activité. Tout se réduit simplement à passer le temps jusqu’à ce que je puisse dormir de nouveau. Maintenant, dormir pour toujours semble être la chose la plus miséricordieuse.

Vous ne devez pas vous en vouloir. La simple vérité est la suivante : Lors de mon premier déploiement, on m’a fait participer à des activités, dont l’horreur est difficile à décrire. Crimes de guerre, crimes contre l’humanité. Bien que je n’aie pas participé de mon plein gré, et que j’aie fait, il me semble, de mon mieux pour arrêter ces événements, il y a certaines choses dont une personne ne peut tout simplement pas revenir. J’en tire une certaine fierté, en réalité, revenir à une vie normale après avoir participé à une telle chose serait d’après moi la marque d’un sociopathe. Cela bien au-delà de ce dont la plupart peuvent avoir conscience.

Me forcer à faire ces choses, puis participer à la dissimulation qui a suivi, est plus que tout gouvernement est en droit d’exiger. Ensuite, le même gouvernement a détourné les yeux et m’a abandonné. Ils n’offrent aucune aide et bloquent toute tentative d’obtenir une aide extérieure via leurs agents corrompus de la DEA. Toute la faute vient d’eux.

En plus de cela, il y a la foule de maladies physiques qui m’ont frappées encore et encore, et pour lesquelles ils n’offrent aucune aide non plus. Il pourrait y avoir des progrès aujourd’hui s’ils n’avaient pas passé près de vingt ans à nier la maladie à laquelle moi et tant d’autres avons été exposés. Pour compliquer encore les choses, il y a les lésions cérébrales répétées et graves auxquelles j’ai été soumis et pour lesquelles ils semblent refuser aussi tout effort de compréhension. Ce que l’on sait, c’est que chacun de ces points était suffisant pour déclencher une assistance médicale d’urgence, ce qui n’a pas été fait.

Enfin, la DEA entre en scène à nouveau en réussissant à créer une telle culture de la peur dans la communauté médicale que les médecins sont trop effrayés pour prendre les mesures nécessaires pour maîtriser les symptômes. Le tout sous couvert d’une « épidémie de prescriptions excessives», complètement fabriquée en totale opposition avec l’ensemble de la recherche légitime. Peut-être, qu’avec le bon médicament à la bonne dose, j’aurais pu bénéficier de quelques années décentes, mais même cela est trop demander à un pays construit sur l’idée que la souffrance est noble et le soulagement réservé aux faibles.

Toutefois, lorsque les difficultés sont déjà si grandes que presque tous auraient abandonné, ces facteurs supplémentaires sont suffisants pour pousser une personne à bout.

Faut-il s’étonner alors que les derniers chiffres montrent que 22 vétérans se suicident chaque jour ? C’est plus d’anciens combattants que d’enfants tués à Sandy Hook, chaque jour. Où sont les grandes initiatives politiques ? Pourquoi le président ne se tenait-il pas avec ces familles lors de l’état de l’Union? Peut-être parce que nous n’avons pas été tués par un fou isolé, mais plutôt par son propre système de déshumanisation, de négligence et d’indifférence.

Il nous abandonne là où tout ce que nous avons à espérer est souffrance constante, misère, pauvreté, et déshonneur. Je vous assure que, lorsque les chiffres baisseront finalement, ce sera simplement parce que ceux qui ont été poussés le plus loin seront tous déjà morts.

Et tout cela pour quoi ? La folie religieuse de Bush? La fortune toujours croissante de Cheney et celle de ses amis des grandes sociétés ? Est-ce pour cela que nous détruisons des vies ?

Depuis lors, j’ai tout essayé pour combler le vide. J’ai essayé d’obtenir un poste avec plus de pouvoir et d’influence pour tenter de redresser certains torts. J’ai de nouveau été déployé, et j’y ai dépensé une énergie considérable à sauver des vies. Le problème, cependant, est que les nouvelles vies sauvées ne remplacent pas ceux qui ont été assassinés. Il s’agit d’un exercice futile.

Ensuite, j’ai poursuivi en remplaçant la destruction par la création. Pour une fois, cela m’a fourni une distraction, mais cela ne pouvait pas durer. Le fait est que toute forme de vie ordinaire est une insulte à ceux qui sont morts par ma main. Comment pourrais-je aller et venir comme tout le monde, alors que les veuves et les orphelins que j’ai créés continuent à lutter ? S’ils pouvaient me voir assis ici en banlieue, dans ma maison confortable, travailler sur certains projets musicaux, ils seraient scandalisés, et à juste titre.

J’ai pensé que je pourrais peut-être faire quelques progrès avec ce projet de film, faisant peut-être même directement appel à ceux que j’avais trompé et exposant une vérité plus grande, mais cela m’a aussi été retiré. Je crains que, comme pour tout ce qui nécessite l’implication des personnes qui ne peuvent pas comprendre du fait qu’ils ne sont jamais allés là-bas, ce projet va être gâché tout comme ma carrière.

La dernière pensée qui m’est venue est en quelque sorte une mission finale. Il est vrai que je pense que je suis capable de trouver une sorte de sursis en faisant des choses qui sont dignes d’intérêt à l’échelle de la vie et de la mort. Alors que c’est une belle pensée d’envisager de faire quelque chose de bien avec mes compétences, mon expérience et mon instinct de tueur, la vérité est que ce n’est pas réaliste.

Tout d’abord, il y a la logistique de financement et d’équipement de ma propre opération, puis la quasi certitude d’une mort horrible, d’incidents internationaux et d’être accusé d’être un terroriste dans les médias qui suivraient l’affaire. Cependant ce qui est m’en empêche vraiment, c’est que je suis tout simplement trop malade pour être encore efficace dans le champ de bataille. Cela, aussi, m’a été retiré.

Ainsi, il ne me reste quasiment rien. Trop pris au piège dans une guerre pour être en paix, trop endommagé pour être en guerre. Abandonné par ceux qui voulaient prendre la voie facile, et redevable vis à vis de ceux qui tiennent bon – et méritent donc mieux. Donc, vous voyez, non seulement je suis mieux mort, mais le monde sera mieux sans moi.

C’est ce qui m’a amené à cette dernière mission. Pas un suicide, mais un meurtre par compassion. Je sais comment tuer, et je sais comment faire pour qu’il n’y ait aucune douleur. Cela a été rapide, et je n’ai pas souffert. Et par-dessus tout, maintenant je suis libre. Je ne ressens plus aucune douleur. Je n’ai plus de cauchemars ni flash-backs ni hallucinations. Je ne suis plus constamment déprimé ni effrayé ni inquiet.

Je suis libre.

http://www.reopen911.info/News/2013/07/03/je-regrette-den-arriver-la-les-derniers-mots-dun-soldat/

SHAKA (Marchal Mithouard)

http://www.shaka1.fr/homeshaka
Le talent de Shaka à la technique si particulière. Ses créations semblent en relief et témoignent de la recherche plastique de l’artiste.

 

http://www.seizegalerie.com/2011/shaka/

 

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Vivre à l’envers

Woody Allen

3D – L’envers du décor

illusion

La 3D au cinéma et dans la vie:

La qualité des scénarios risque de devenir une question d’appréciation de perspectives. Il existe aussi en dehors des cinémas, dans plusieurs aspects de nos vies maintenant, ces formes improvisées ou au contraire étudiées de 3D qui faussent tout autant les repères du cerveau.

De plus en plus de choses nous sont présentées à contresens d’un sain processus de jugement (on doit pouvoir juger d’une chose avant d’y réfléchir ou de tout simplement l’inclure dans notre raisonnement).  Ces façons de modifier le processus de jugement viennent donc fausser l’évaluation réelle que nous devrions être en mesure de pouvoir faire à propos de toute chose avec laquelle nous avons à interagir, que ce soit pour des questions de connaissance ou même pour des questions de sécurité.

Lorsque le cerveau perd ses repères, il ne peut plus avoir une perception juste sur l’ensemble de l’espace réel dans lequel l’être entier évolue. On lui impose la barrière du temps pour ajuster sa perception, soit un phénomène semblable à celui qui prévaut dans le processus de la peur : focus complet sur l’objet de la peur, de la chose à comprendre, au point d’obnubiler l’esprit critique et rationnel qui pourrait s’avérer malheureusement nécessaire.

Cependant, tout n’est pas qu’instinct.  Pourtant, fausser le jugement d’un individu l’oblige à faire d’abord appel à son instinct puisqu’il ne peut associer naturellement ce qui s’offre à lui sans qu’il puisse aussi préalablement former son raisonnement, sa compréhension, reconnaître l’attitude à adopter qui soit la plus cohérente pour lui.  Ces façons 3D induisent des effets semblables à ceux que les peurs provoquent, sans qu’il y ait pourtant de menace véritable.

S’il y a des effets, il y a des conséquences.  Ces formules illusoires ne sont donc pas banales.  On a qu’à penser qu’à moins d’être suicidaire, on ne marchera pas tout au bord d’une falaise. Il s’agit bien d’un repère que nous transmet notre perception qui nous aide à ne pas sentir les effets du malaise qu’une telle situation créerait et nous permet d’échapper aux conséquences.

J’ai ici un exemple de ce a quoi ressemble la 3D généralisée, celle que l’on peut retrouver à toutes les sauces maintenant.  Il s’agit d’une forme mineure et isolée de 3D, mais sa présence juxtaposée à de nombreuses autres manifestations peut devenir troublante et même inquiétante.  Il s’agit d’une conversation que j’ai entendue alors que j’étais dans une file d’attente au supermarché:

Deux hommes derrière moi discutaient à voix haute:

-Jocelyn et Maryse ont repris la vie commune.
-Ils iront donc faire ce voyage en Europe, ils en rêvaient tant.
-Ce serait étonnant, car la fille de Jocelyn doit accoucher d’un jour à l’autre.
-L’accouchement n’était pas prévu pour dans un mois seulement? … à moins que les médecins aient décidé de pratiquer une césarienne avant à cause de son problème d’insuffisance rénale!
-C’est possible… peut-être le saurons-nous la semaine prochaine dans le prochain épisode…

J’étais sidérée. Une vie dans la vie. De l’irréel réel et du réel réel.  Il n’y avait rien de vrai dans toute cette conversation et pourtant elle était vécue comme tel tant par ces deux hommes que par tous ceux qui n’ont eu d’autre choix que de les entendre.  Si j’avais quitté la file avant la fin de la conversation, je serais rentrée chez moi sans connaître la vérité, laquelle n’avait aucune incidence particulière bien que le cumul d’absences de vérité finisse par en avoir.  C’est ce que les publicités font comme effet des centaines de fois par jour, ce que nos politiciens font comme effet lorsqu’on recoupe leurs actions et leurs propos, ce que de trop nombreuses personnes autour de nous font lorsqu’elles jouent à des jeux dignes de scénarios, ce que nous montrent ou ne nous montrent pas, selon le peu de perspective qu’il nous reste, les statistiques et la réalité.

Si on fait l’exercice de s’attarder à toutes ces façons insidieuses qu’une forme puissante de marketing a mises en place, on se surprendra à découvrir beaucoup trop de fausses pistes intentionnelles qui avec le temps sont devenues la norme, tant et si bien qu’il nous faut paraître venir d’une autre planète pour oser questionner et espérer de plus en plus maintenant qu’il existe une réponse à nos interrogations.

Il y a une pub présentement qui illustre bien cette transition vers l’imaginaire implanté, la désinformation dans l’information et l’inverse sinon ce serait trop évident et trop simple: un enfant de 5 ou 6 ans qui déclare qu’il fait attention à la planète afin que plus tard ses enfants puissent profiter des mêmes choses que lui.

Tout est faux la-dedans. On tente d’implanter une valeur à  quelque chose que nous savons être soupesé  sans aucun scrupule, seconde après seconde, par des esprits maléfiques en quête d’enrichissement, quand deux messages plus loin on nous vante les bienfaits financiers de l’exploitation des sables bitumineux sur fond d’image de champs magnifique et de soleil radieux et on se sert d’un acteur à qui je souhaite de ne pas avoir ce paradoxe en tête avant qu’il n’ait l’âge de sombrer dans la même folie que le reste de la planète.

Pourtant le message véhiculé rejoint l’opinion publique, et c’est bien à cela qu’il sert afin de créer l’illusion parfaite qu’on ne sait pas qui veille sur nos consciences et sur notre planète.  Ce on-ne-sait-pas-qui infantilise l’individu au point qu’il puisse croire qu’un enfant de 5 ans aurait cette notion d’avoir un jour une famille et de prévoir la protéger en lui offrant le meilleur d’un monde qu’il ne connaît pas encore, alors que la pub lui cache temporairement l’envers du décor. C’est à se demander comment on peut réussir à  faire dire un tel texte a un enfant.  L’hélium j’ai trouvé… je crois.  Mais la musique est jolie, le décor aussi, l’enfant aussi et le texte aussi et alouette.

Il ne s’agit pas de sensibilisation, il s’agit d’un copié-collé qui fait peur à voir, car il envahit et déforme la perception des choses réelles et impose de nombreuses contradictions à notre esprit sans que celui-ci n’en soit conscient.

La pensée n’est pas encore interdite ou supprimée… heureusement.

Tous les jours nous faisons face à de nombreux paradoxes, dont nous écartons la presque totalité parce qu’ils ne nous concernent pas ou encore parce que nous n’avons pas le temps ni l’envie d’y réfléchir. Pourtant ils se bousculent de plus en plus.

Vient un temps où nous aurions envie d’écrire tous ces paradoxes, les compiler pour en extraire la vérité, poussés par le temps qui court et l’abondance de fausses informations à traiter, pour enfin obtenir la certitude que notre cerveau a bien fait la part des choses pour distinguer ce qu’il lui faut distinguer, car évidemment si nous n’avions aucun besoin de réfléchir, il serait beaucoup plus facile de nous laisser bercer par n’importe quelle forme de 3D, jusqu’ à ce que bien sûr nous ayons à faire face à la réalité, soit aux fameux effets et conséquences de toutes nos méprises ou de tous ces paradoxes.

Cet article intéressant, publié le 23 juillet dernier, fait aussi état du sujet.

 

ELYAN

http://centpapiers.com/3d-lenvers-du-decor/

Savoir ou croire ?

Par André Comte-Sponville

Fortes réactions suite à ma chronique « Trois raisons de ne pas croire ». C’était prévisible par le sujet : Dieu est le plus intéressant, du moins pour ceux qui y croient. Ce sont principalement eux qui réagissent. On écrit plus volontiers quand on n’est pas d’accord, et cette chronique de non-foi m’a valu quelques protestations indignées, argumentées ou touchantes. Merci à tous et pardon à ceux que j’ai blessés.

Qu’ils m’accordent au moins l’excuse de la brièveté. Je n’avais droit, comme toujours, qu’à un nombre limité de signes, ce qui est peu pour parler de Dieu, même quand on n’y croit pas… Mais pourquoi faudrait-il, parce qu’on a peu de place, ne parler que de petites choses ? Raison de plus, au contraire, pour aller droit à l’essentiel ! C’est là où philosophie et journalisme se rejoignent. La vie commande qu’il faut penser comme on vit. Dans l’urgence. Dans l’ignorance. Dans l’incertitude et la fugacité de tout. Trop bref ? Trop rapide ? Vous devriez plutôt me savoir gré, sur un tel sujet, de n’avoir pas écrit un gros livre ennuyeux, qui eut été aussi discutable que ce petit texte d’un moment ! La vie est brève aussi, et nous mourrons, amis lecteurs, avant d’avoir compris. Faut-il pour cela renoncer à penser ?

Je ne veux pas revenir sur le fond, mais sur le statut plutôt des trois arguments que j’avançais. « Trois raisons de ne pas croire », disais-je. Certains ont voulu y voir trois preuves de l’inexistence de Dieu, et m’ont alors objecté, bien sûr à juste titre, qu’elles ne prouvaient rien. Mais qui a parlé de preuves ? Si l’on pouvait prouver, la question serait réglée : Dieu s’enseignerait dans les écoles, ou bien l’athéisme ; et nul n’aurait plus, sur le sujet, à s’interroger, à douter, à penser. C’est au contraire parce que nous ne savons pas si Dieu existe, parce que nous n’avons pas de preuve, parce que nous n’en n’aurons jamais, que la question continue de se poser, et que chacun, comme il peut, essaie d’y répondre.

L’athéisme est une croyance comme une autre : être athée, ce n’est pas savoir que Dieu n’existe pas ; c’est croire qu’il n’existe pas. Sans preuves ? Certes. Sans raisons ? Certes pas. C’est la philosophie même : philosopher, c’est penser sans preuve, mais du mieux qu’on peut. Chacun s’y essaie selon ses forces et son courage. La philosophie n’est pas une science. Tant mieux. C’est pourquoi chacun doit avoir la sienne ; c’est pourquoi personne ne peut philosopher à votre place, mais seulement, parfois, vous inciter à le faire.

Je n’ai pas d’autre ambition dans ces chroniques, dont je dirais volontiers, sans prétendre l’égaler, ce que Montaigne disait de ses Essais : « Ce sont ici mes humeurs et opinions ; je les donne pour ce qui est en ma créance, non pour ce qui est à croire ». Pourquoi chercherais-je des disciples, quand j’ai la chance d’avoir des lecteurs ?

André Comte-Sponville
(Extrait de « Le goût de vivre et cent autres propos », Éditions Albin Michel)

(Illustration : la Ruelle de Vermeer)

http://www.altermonde-sans-frontiere.com/spip.php?article23568