Archives quotidiennes : 25-juin-2013

La nuit des porcs-vivants

La nuit des porcs-vivants

 

Il ne suffit pas que l’irrésistible processus festivisateur engagé depuis plus d’une dizaine d’années impose son empire sans cesse élargi sur l’humanité ; il faut aussi et surtout que cet empire lie toujours plus étroitement les conditions de son expansion à la répression et à la criminalisation de ce qui pourrait encore manifester vis-à-vis de lui la moindre réticence. Et cette pure expression de l’instinct de vengeance ou de ressentiment s’enveloppe, pour ne jamais apparaître comme telle, de flatteurs prétextes et de justifications inattaquables qui se résument généralement dans le stéréotype de « l’amélioration de la lutte contre les discriminations ». Mais cette poudre aux yeux altruiste ne fait que masquer le désir haineux de réduire au silence tout ce qui pourrait encore s’exprimer, sous la forme d’une critique, et dans quelque domaine que ce soit.

C’est ainsi que les grandes manifestations festives dont la multiplication hallucinante a même fini par mettre la puce à l’oreille aux plus serviles observateurs (mais quand ils remarquent cette multiplication, c’est pour l’approuver), sont les instruments capitaux d’une entreprise dedestruction de la liberté individuelle comme on en avait encore jamais vu. Et ce sont bien entendu ceux qui pourraient s’en étonner que l’on qualifie de délinquants. L’extraordinaire écrabouillis sonore que l’on appelle la Fête de la musique (alors que celle-ci ne signifie qu’une chose : que, pendant d’interminables, d’abominables heures, il sera absolument impossible, et même interdit, de vivre par soi-même) n’est que la matrice infernale autant qu’impunie, et toujours féconde, où se forment et d’où se propulsent toutes les abominations du même acabit. Et l’on ne saurait mettre en doute la bienfaisance de cette Nuit des porcs-vivants sans risquer du même coup de se voir exilé de la communauté.

Nul ne devrait être obligé, pourtant, d’accepter de subir ce qu’il n’a pas demandé. Et même ce devrait être un devoir de le refuser. Mais le viol, partout réprouvé (ô combien à juste titre), ne l’est plus le moins du monde dès qu’il s’agit de faire passer en force les prétendues « valeurs » de la modernité. Ainsi notre époque a-t-elle imaginé de prescrire d’innombrables Journées du Bruit Monstrueux, puis de désigner aussitôt comme ennemis de l’humanité ceux qui ne se pâmeraient pas sur-le-champ devant de tels excès. On avait pu, en d’autres temps, parler du viol des foules ; mais ce viol, désormais, paraît autogéré par les foules elles-mêmes, et contre les derniers individus qui seraient tentés d’y résister. Quant au délit de manipulation mentale, qui pourrait si bien s’appliquer à tous ces déploiements, il n’est inventé que pour réduire l’influence des plus dérisoires des sectes : celles que l’on n’appelle « sectes » que pour éviter de voir nommé de cette façon le gigantesque complot festif actuel contre la liberté. Les parlementaires, qui ne servent plus à rien ou presque, et les partis en décomposition, ne se sont pas bousculés par hasard, cette année, et avec une telle unanimité, pour applaudir sans réserve à la Gay Pride, dont il était difficile d’ignorer qu’elle déclarait ouverte les hostilités contre « l’homophobie », appelée sans doute par humour noir « fléau social », et désignait comme son but essentiel la mise sur le feu de quelques lois contre « l’incitation à la haine homophobe ». C’est que les partis et les parlementaires ont reconnu là ce qui est, pour eux aussi, leur ultime raison d’être : au nom du Bien (au nom de la défense des victimes et des minorités), créer du crime, donc de l’infraction, du délit et des lois. Et d’abord de la censure.

Au plaisir de la festivisation quotidienne, et derrière le prétexte de se lancer à l’assaut des villes, de se réapproprier l’espace urbain en soutenant des justes causes, tout en ne manquant pas de  rester subversifs, mais avec la bénédiction financière des élus adéquats, se joignent les délices d’une persécution de plus en plus désirée et légalement encouragée. Des ennemis rituels, des démons utiles (l’homophobe, le xénophobe, le raciste, le fasciste, le harceleur sexuel, le machiste injurieur, le leader néopopuliste, le dinosaure paternaliste, le fumeur enragé, le partisan de la chassse, le catholique ringard, le râleur musicophobe, le voisin grincheux, la voisine acariâtre) se retrouvent enchaînés derrière les chars fleuris et rugissant de la modernité qui avance. Ce sont eux que l’on agite comme des fantômes, et dont la menace dérisoire fait exister, a contrario, tout ce capharnaüm rituel de jongleurs, de saltimbanques, de plateaux artistiques, de milices d’intervention poétique et de danseurs sur échasses supposés incarner en même temps le monde victimaire et l’avenir éblouissant. Mais ils incarnent d’abord et avant tout les prochaines censures ; et celles-ci atteindront un degré de férocité sans commune mesure avec ce qui avait pu être connu jusqu’à présent.

Jamais les minorités victimisées ne s’étaient montrées capables de faire tant de bruit ; et d’être si bruyamment approuvées. Mais c’est peut-être qu’il ne s’agit plus à fait de victimes : car celles-ci, désormais, sont l’époque et ne sont plus que ça. Et c’est l’époque qui, à travers elles, se promet de châtier toute expression de réticence vis-à-vis d’elle-même.

Car cette époque est son propre chien de garde. Et, dans le chenil, il n’y a plus de maître. »

          Philippe Muray (Exorcismes Spirituels III)