12 Mars 1918 : La grippe espagnole décolle

Fin janvier 1918, le Dr Loring Miner, médecin de campagne du comté de Haskell, près de Dodge City, Kansas, est appelé auprès d’un patient qui présente de graves signes respiratoires : forte fièvre, courbatures, toux sèche, violents maux de tête, gêne respiratoire. Une grippe cognée. Dans les semaines suivantes, il dénombre 18 patients présentant des signes inquiétants par leur acuité. Il y a trois morts. Les patients viennent souvent de fermes isolées de la région qui vit de l’élevage de porcs et de volailles.

Cet épisode constituerait les prodromes de ce qu’on appellera la « grippe espagnole » de 1918  qui fera 50 millions de morts.

À l’époque de cette alerte, l’Amérique est en guerre depuis le 6 avril 1917. L’énorme machine industrielle s’est mise en mouvement. Trente des 105 millions d’Américains vont participer à ce gigantesque effort : on mobilise, on embauche, on fabrique armes, canons, avions, navires, tanks ; les usines tournent à plein régime. C’est un énorme « chambardement » social. Près de 8 millions de personnes viennent travailler dans les usines de production d’armement et de matériel militaire situées dans des villes dépourvues de structures d’accueil et de logements pour accueillir cet afflux massif. Les travailleurs s’entassent dans les faubourgs dans des conditions très précaires.

C’est pire encore pour les soldats. En 1917, l’armée des États-Unis ne compte que 200 000 hommes mal entraînés, pour à peine 120 000 places dans les camps militaires. Il faut construire en toute hâte d’immenses camps d’entraînement qui poussent comme des champignons au lendemain de la déclaration de guerre.

Le premier cas de grippe survient dans le camp le 12 mars 1918. Un jeune soldat, cuisinier de son état, tombe malade. En trois semaines, des milliers de soldats, cloués au lit, sont traités dans les infirmeries de la base (Figure 2). On hospitalise les patients les plus gravement atteints : plus de 1 100, dont 237 développent une pneumonie. On déplore 38 décès : une mortalité plus élevée que celle observée habituellement, mais beaucoupplus faible que celle relevée par le Dr Miner. Cette grippe est très contagieuse, mais demeure assez bénigne.
Le 18 mars, la grippe émerge aux camps de Forrest et de Greenleaf, puis à Fort Oglethorpe (Géorgie), frappant près de 10 % des soldats. Bien que mal répertoriée dans la population civile, la grippe est omniprésente en mars et avril dans les grandes villes du pays, mais reste bénigne.

La grippe gagne l’Europe en avril 1918. Très vite, l’épidémie se propage aux troupes françaises et britanniques, signalée à Saint-Nazaire, puis sur le front de la Somme et de Lorraine. En mai, la grippe semble fortement implantée en Europe : on signale quotidiennement à l’arrière du front 1 500 à 2 000 cas. Entre le 1er juin et 1er août 1918, sur 2 millions soldats britanniques, 200 825 sont frappés par une grippe sans gravité en France.
En avril-mai, les troupes de l’Axe sont frappées à leur tour. L’épidémie diffuse aux populations civiles en Europe. Paris est touché fin avril, avec un pic épidémique fin juin. Ce même mois,l’épidémie balaye les populations du Reich, du RoyaumeUni, d’Italie, d’Espagne, du Portugal, de la Grèce, la Suisse, la Hollande, du Danemark, de la Norvège et de la Russie. L’extension est rapidement mondiale en suivant les voies maritimes, atteignant l’Afrique, l’Inde et la Chine.
Entre mai et juillet, l’épidémie semble s’éteindre. En juillet 1918, le taux de mortalité de cette première vague en Europe est estimé à 1-2 pour 1 000.
Le Canada ne sera pas épargné par l’épidémie. À Montréal, en septembre et octobre 1918, 3500 personnes sont tuées par la grippe. Au même moment, à Québec, on compte 40 morts par semaine. Au total, plus de Canadiens sont morts de la grippe espagnole qu’à cause des combats de la guerre en Europe.

Pendant l’été, à mesure que décline le nombre de cas, un pourcentage croissantde patients présente des grippes graves et prolongées.
Mais, c’est surtout lors des transports maritimes que l’on observe une nette aggravation de la situation. La grippe assaille les ports de la côte Est des États-Unis (Boston, New York, Baltimore, Philadelphie, Charleston…), mais aussi ceux d’Europe, à la suite des allers-retours des bateaux. Par exemple, un cargo britannique, le City of Exceter, arrive, le 30 juin, à Philadelphie en provenance de Liverpool avec une sévère épidémie à bord. Des dizaines de malades sont transférés dans un état désespéré au Pennsylvania Hospital de la ville. Beaucoup vont mourir. Et il y a beaucoup d’autres exemples similaires. Le Public Health Service demande le 16 août aux personnels portuaires de renforcer les  quarantaines en inspectant soigneusement tous les navires venant l’Europe.
 
En août 1918, on rapporte aussi des événements graves en Afrique, où la marine de Sa Majesté propage une grippe de plus en plus sévère. Par exemple, le 15 août 1918, le HMS Mantua rejoint Freetown, capitale de la Sierra Leone, avec, à son bord, environ 200 marins souffrant de grippe. Quelques jours plus tard, toute la région est ravagée par une grave épidémie qui décime environ 3 % de la population de la Sierra Leone.

En août, 15 000 soldats arrivent au Camp Devens, à 60 km de  Boston, alors que les travaux d’aménagement sont en cours pour héberger en tout 36 000 soldats. Début septembre, l’afflux est tel que 45 000 hommes s’y entassent, dont 5 000 vivent sous la tente. À la fin août, l’important hôpital de la base est presque vide.

Le 8 septembre, 1 543 soldats sont frappés par la grippe en un seul jour. En dix jours, l’hôpital et l’infirmerie du régiment sont submergés par des cas de grippe. Le seul samedi 14 septembre, plus de 500 victimes de la grippe affluent à l’hôpital. Durant les trois jours  suivants, l’hôpital reçoit 1 000 malades chaque jour ! Les patients sont entassés partout, dans les kilomètres de couloirs, sur des lits de fortune, parfois par terre. Le chaos.
Et l’on commence à mourir d’une façon jamais observée auparavant. Les patients sont soudainement saisis d’une forte fièvre souvent à 40-41°C, avec des frissons, des douleurs à faire éclater la tête, un pénible mal de gorge, une toux ramenant des crachats parfois sanglants, des courbatures et des douleurs musculaires un peu partout, des nausées, de la diarrhée. On rapporte même des emphysèmes sous-cutanés, à la suite de pneumothorax. Beaucoup sont prostrés, léthargiques ou en proie au délire.
Certains saignent par le nez, les conjonctives, les oreilles, les selles. D’autres suffoquent du fait de l’obstruction des poumons. On voit sourdre une mousse sanglante entre leurs lèvres bleuies. Et puis, il y a cette « cyanose héliotrope », traduisant la sévère asphyxie des patients. On observe même des paralysies et des troubles psychiatriques, témoignant d’atteintes du système nerveux. La mort survient le plus souvent en dix jours, parfois en 48 heures.
À l’autopsie, on retrouve des stigmates de pneumonie bactérienne, des poumons congestionnés et hémorragiques, contenant une mousse sanglante.
 
À Camp Devens, c’est une véritable hécatombe. Le 23 septembre 1918, en deux semaines, 12 604 hommes sont tombés malades, dont deux tiers sont hospitalisés. Fin septembre, on atteint les 14 000 cas de grippe, soit un quart de l’effectif du camp, et on dénombre 757 morts (5,4 %). Au pic de l’épidémie, 374 personnes meurent en un seul jour dans le camp. Le personnel médical – 250 mé- decins et 200 infirmières – est submergé. Près du tiers d’entre eux seront à leur tour frappés par la maladie, en dépit des précautions et du port de masques de protection, avec la même mortalité.
Dès lors, le fléau se propage de camp en camp puis de ville en ville selon le même scénario.En dix jours, l’épidémie fait des centaines de milliers de victimes et l’on compte des centaines de morts. Comme dans d’autres villes, les autorités sont incapables d’enterrer les cadavres qui restent souvent plusieurs jours à leur domicile avant d’être empilés à la hâte dans des fosses communes.

Dès la fin de la guerre, la virulence semble diminuer progressivement. Les États-Unis connaîtront une dernière réplique sérieuse en février 1920. En 8 semaines, on compte 1 100 morts pour les seules villes de New York et de Chicago.
Puis l’épidémie s’éteint.

En Europe, les populations civiles des principaux belligérants, en France, au Royaume-Uni et en Allemagne, ont été aussi durement touchées par la grippe. Les informations sont strictement censurées par les autorités. Le pic de l’épidémie est survenu à Paris au mois d’octobre 1918, avec 4 574 décès. Toutes les écoles sont fermées, les rassemblements interdits. Le taux de mortalité aurait atteint 10 % des personnes présentant des symptômes de grippe, et même 50 % chez celles qui ont développé des pneumonies. Puis, la mortalité de l’épidémie chute brutalement, sans toutefois totalement disparaître.

Après l’armistice, Paris connaît, comme le reste du monde, une troisième vague mortelle. Cette flambée survient en février 1919, entraînant 2 676 décès, puis 1 517 en mars.

Le bilan de la guerre est effroyable dans les armées  française et allemande : côté français, 1 400 000 morts et 253 000 disparus ; côté allemand, 2 millions de morts. Au total, la guerre fait 8,5 millions de morts et 21 millions de blessés. La grippe espagnole aggravera considérablement ces pertes, estimées à 408 000 décès en France, et 400 000 en Allemagne et Autriche, 128 000 à 220 000 au RoyaumeUni, 450 000 en Russie, 375 000 en Italie, et 128 000 dans une Espagne en paix. En Europe, on évalue le nombre de
morts par grippe à environ 3,4 millions.

Hypothèse sur l’origine ?

Lors d’une conférence nazie à Berlin en 1944 à propos de la guerre bactériologique, le Général Walter Schreiber, Chef du Corps Médical de l’armée allemande, a dit à Mueller qu’il avait passé deux mois aux USA en 1927 à s’entretenir avec ses homologues.

Ils lui ont dit que le « soi-disant double coup viral » (c’est-à-dire la grippe espagnole) a été développé et utilisé pendant la guerre de 1914.Je ne suis pas médecin, vous comprenez, mais le « double coup » se rapportait à un virus, ou en fait à une paire de virus qui œuvraient en combattants professionnels. Le premier coup attaquait le système immunitaire et rendait la victime sensible, et ainsi condamnée au deuxième coup qui était une forme de pneumonie… [Schreiber m’a dit] qu’un scientifique britannique l’avait réellement développée… Maintenant vous voyez pourquoi de telles choses sont folie. Ces choses peuvent se modifier elles-mêmes et ce qui commence comme une chose limitée peut se changer en quelque chose de vraiment terrible. »

Le sujet de la grippe espagnole a surgi dans le contexte d’une discussion sur le typhus. Mueller a dit que les nazis avait délibérément introduit le typhus dans les camps de prisonniers de guerre russes et, avec la famine, il a tué environ trois millions d’hommes. Le typhus a été propagé à Auschwitz et dans d’autres camps de concentration avec des prisonniers de guerre russe et polonais.
L’interrogatoire de Heinrich Mueller),Vol. 2 par Gregory Douglas, p. 106.

Ce qu’en dit la science :Nous avons effectivement recréé ce virus et réalisé ces expériences pour comprendre les propriétés biologiques qui ont rendu le virus de 1918 si exceptionnellement mortel

Deux groupes de biologistes moléculaires et de virologistes américains, dirigés par le docteur Jeffery Taubenberger (Institut de pathologie des forces armées, Washington) rapportent ­ dans deux articles publiés l’un par Science (daté du 7 octobre 2005), l’autre par Nature (daté du 6 octobre 2005) ­ de quelle manière ils sont parvenus à recréer en laboratoire le virus responsable de la pandémie de grippe dite « espagnole » et pourquoi ce virus hautement pathogène pour l’homme était vraisemblablement d’origine aviaire. Les auteurs espèrent que ces résultats aideront à établir les bases moléculaires de la pathogénicité virale et, ainsi, à faciliter la mise au point de vaccins et de médicaments efficaces.
Il y a plus de dix ans que le docteur Taubenberger et ses collaborateurs sont sur la trace du virus qui avait commencé à sévir en 1918. En 1997, cette équipe avait annoncé avoir retrouvé des fragments de ce virus dans des tissus prélevés chez un Américain mort de cette grippe, à l’âge de 21 ans, le 26 décembre 1918, en Caroline du Sud.

Après amplification génétique de ce matériel biologique, ces chercheurs expliquaient avoir pu identifier plusieurs gènes de ce virus. Ils avaient établi ainsi qu’il s’agissait d’un virus de sous-type H1N1, alors tenu pour être proche d’une souche porcine, ce qui laissait alors penser que le porc, hébergeant une souche virale aviaire, avait contaminé l’homme. Cette hypothèse était d’autant plus vraisemblable que, selon le docteur Taubenberger, la pandémie de grippe espagnole a démarré en mars 1918 à Camp Fuston (Kansas) dans l’une de ces fermes où existait alors une grande promiscuité entre canards, porcs et éleveurs. Le virus s’est ensuite disséminé dans une grande partie des Etats-Unis, puis en Europe via les troupes américaines engagées dans le conflit de la première guerre mondiale.

Les chercheurs américains ont ensuite retrouvé la trace du même virus en Alaska, dans les tissus pulmonaires d’une femme décédée en novembre 1918. Avec l’aide des techniques sophistiquées de la génétique inverse, ces chercheurs ont pu identifier les huit gènes du virus. Ils ont également réussi à créer ce matériel génétique « nu » (sous forme de plasmide) qui, intégré à des cellules rénales humaines en culture, a permis, en quarante-huit heures, de recréer un agent pathogène que l’on croyait disparu depuis quatre-vingt-cinq ans.

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