Archives quotidiennes : 21-janvier-2013

L’assermentation de Barack Obama et l’écriture de l’histoire

barack-obama

 Élisabeth Vallet et Charles-Philippe David – Respectivement professeure associée en géographie et coprésident de l’Observatoire sur les États-Unis, Chaire Raoul-Dandurand, UQAM 

Alors que le slogan officiel de la journée est « notre peuple, notre avenir » c’est un poète hispanique, jeune, gai – Richard Blanco – qui prononcera le poème de la cérémonie officielle d’assermentation, tandis que le révérend Luis Leon, de l’Église épiscopalienne de St. John, connue pour son ouverture à la communauté gaie, en prononcera la bénédiction. C’est également la deuxième fois dans l’histoire du pays que le président sera investi le jour consacré à la mémoire de Martin Luther King. C’est encore la première fois qu’une femme, Myrlie Evers, n’appartenant pas au clergé, prononcera la prière publique d’ouverture : elle est la veuve de Medgar Evers, assassiné au Mississippi en 1963 par un membre du Ku Klux Klan, deux fois acquitté – avant d’être finalement condamné… trente ans plus tard. Barack Obama amorce donc son second mandat avec une série de symboles. Rassembleur, diront certains. Racoleur, diront d’autres. Or le second mandat d’un président peut être un tremplin. Ou une fatalité.

La malédiction du second mandat

En effet, c’est au cours de son second mandat que le président Madison a, au début du XIXe siècle, vu la Maison-Blanche brûlée par les Britanniques. Que William McKinley et Abraham Lincoln ont été assassinés. Que Woodrow Wilson a tenté en vain de faire ratifier son projet de Société des Nations par le Sénat… et en est mort (devant l’opposition, il est parti faire campagne à travers les États-Unis et a fait une crise cardiaque dont il ne s’est jamais tout à fait remis).

C’est également au cours de son second mandat qu’Harry Truman s’abîme dans le marasme de la guerre de Corée avec un taux d’approbation inférieur à 30 %. Que Ronald Reagan, pourtant réélu dans un véritable raz-de-marée républicain, s’enferre dans la scandaleuse affaire Iran-Contra. Que Clinton essuie les conséquences de multiples scandales personnels. Que George W. Bush s’enlise dans les sables de Mésopotamie et se noie dans sa mauvaise gestion de l’ouragan Katrina, pour quitter l’avenue Pennsylvanie avec l’un des plus bas taux d’approbation de l’histoire récente. Il laissera d’ailleurs derrière lui un parti déchiré par des luttes intestines, des factions aux intérêts de plus en plus divergents, comme en a témoigné la dernière élection.

Ainsi, tous les présidents ont connu des retours de flamme durant leur second mandat. Mais ce qui fait la différence, c’est leur aptitude à reprendre le dessus. Certains sont habiles, comme Reagan qui a quitté la présidence avec un taux d’approbation de 68 %, comme Clinton qui, tel un chat, paraît avoir sept vies politiques…

D’autres ont été moins doués, comme Nixon. Lui-même le disait, au lendemain de sa réélection en 1972, que « la plupart des seconds mandats sont désastreux » et qu’il ferait l’impossible « pour que le sien ne le soit pas ». Pour autant, moins de deux ans plus tard, il quitte la Maison-Blanche en plein coeur du Watergate, désavoué par la Cour suprême dont il a nommé quatre des neuf membres, honni par une population qui ne le comprend plus. Perclus de son arrogance qui a fini par constituer sa perte.

Le fardeau tautologique du second mandat, c’est que le président a justement un passé présidentiel : son bilan de premier mandat comporte des éléments que l’opposition voudra exploiter. Le réformateur du premier mandat se mue donc traditionnellement en un gestionnaire de son propre héritage, qu’il veut inscrire dans les livres d’histoire. La plus grande latitude du président (qui n’est plus en campagne à compter des élections de mi-mandat – donc 2014) devrait donc lui permettre d’être plus innovant, plus audacieux. Mais cela n’est toujours pas le cas.

De toute évidence, le président Obama fera face – pour au moins deux ans encore – à une Chambre des représentants vindicative et phagocytée par le Tea party. Toutefois, plus libre qu’il ne l’était lors de son premier mandat puisqu’il ne peut briguer un troisième mandat, il paraît décidé à trancher dans un certain nombre de dossiers, comme il l’a montré la semaine passée dans le domaine du contrôle des armes à feu.

Et en politique intérieure, il va sans doute aller d’urgence en urgence. Urgence de régler la crise budgétaire avant que les marchés ne s’impatientent et que la récession ne frappe de nouveau. Urgence de prévenir le retour du pays en récession. Urgence de régler la question migratoire, avant que les élections de mi-mandat n’amènent les Hispaniques à se braquer contre le président qu’ils ont porté à la tête du pays.

Toutefois, comme la plupart de ses prédécesseurs, son second mandat le mènera à se tourner davantage vers l’international – d’autant que le principal contrepoids, le Sénat, lui est plutôt favorable. Et dans ce domaine les dossiers sont nombreux et cruciaux : l’Iran, la Chine, le conflit israélo-palestinien. Et on se souvient de Reagan et de la fin de la guerre froide, de Clinton et des accords du vendredi saint (Irlande) ou encore du sommet de Camp David (entre Israéliens et Palestiniens). Or l’influence américaine repose en grande partie sur sa puissance économique. On comprend donc que l’enjeu sera plus complexe encore cette fois-ci, alors que des pays émergents envisagent de lui ravir ce titre, et de jouer un rôle dans la géopolitique internationale plus important encore.

Le temps de réécrire l’histoire

Obama n’a que quelques mois, au-delà du fait de sa réélection, pour véritablement « passer à l’histoire ». Que retiendront les historiens ? Qu’il a su sauver les meubles pour éviter les dommages énormes que peut encore provoquer le précipice fiscal ? Pour ce faire, il devra mobiliser toute une nation en utilisant le fameux « pouvoir de persuasion » auprès des Américains pour faire plier les dogmatiques insensés du Congrès… On souhaite en ce domaine qu’il intervienne tel un président résolu pour faire passer un accord budgétaire (en recourant par exemple à la menace de fermer le gouvernement, comme Clinton l’a déjà fait en 1994).

Se souviendra-t-on de lui parce qu’il saura laisser sa marque en politique intérieure, sur les armes à feu ou sur l’immigration ? Peut-être, encore là, si les astres s’alignent (peu probable) ou si, tel Lincoln, il convainc les récalcitrants à force de persuasion et en cherchant, en exploitant, l’appui d’une partie de l’opinion publique souhaitant, réclamant, une volonté présidentielle affirmée. Ou sera-ce, assez souvent comme tous les présidents qui l’ont précédé, la politique étrangère qui marquera au final ce second mandat ? À vrai dire, Obama n’a pas encore subi le test d’une crise en ce domaine (certains évidemment diront que l’opération contre Ben Laden ou encore le renversement de Kadhafi en Libye le fut, quoique, dans les deux cas, on ne parle pas de véritables surprises, mais de décisions bien réfléchies de la part du président).

On peut croire que la relation avec l’Iran et le nucléaire s’avère certes le scénario le plus prévisible de ce que pourrait nous réserver une surprise dans le second mandat d’Obama. Un affrontement ou une entente, personne ne le sait. Rien ne laisse croire, pour l’instant, que les prochaines années seront particulièrement exceptionnelles pour ce président s’il répète les recettes de son premier mandat. Pour vraiment « passer à l’histoire », Obama aura à réorienter celle-ci. Il devra le faire de manière marquante et durable. Le pourra-t-il, le voudra-t-il seulement ? Le pari est ouvert : en politique intérieure, sur l’endettement ou face à une grave crise internationale ? Réponse dans quatre ans.

Urbanité contre Rusticité ?

Par Patrick Mignard

Le sens des mots en dit long sur ce que l’on veut bien leur faire inconsciemment exprimer. Ainsi les mots « urbanité » et « rusticité » directement issus des termes « urbain » et « rural » expriment des valeurs différentes et pas du tout innocentes.

URBANITÉ – politesse, courtoisie, affabilité, manières… Ainsi le terme signifie – ou a la prétention de signifier- les « qualités exquises » de celles et ceux qui habitent les villes, la cité.

RUSTICITÉ – simple, balourdise, grossier, barbare… Ainsi le terme signifie – ou prétend signifier – les traits « grossiers » de celles et ceux qui habitent la campagne, l’espace rural.

Le distinguo n’est certes pas d’aujourd’hui,… mais dans beaucoup d’esprits, il persiste… et aggrave les rapports entre la ville et la campagne. Historiquement, quoi qu’elle ait représenté jusqu’à la deuxième moitié du siècle dernier, le milieu dans lequel vivait la majorité de la population,… la campagne a toujours été dévalorisée. Les villes ont été de tout temps le lieux privilégié de la pensée, de la conscience, du pouvoir…et ce, même au Moyen Âge durant lequel une partie du/des pouvoirs est/sont décentralisés,… la hiérarchie vassal/suzerain aboutit inéluctablement à la ville. Les grandes cités, même quand elles avaient un rapport étroit, et pour cause, avec le milieu rural, tenaient ce dernier comme mineur. Les termes de « paysans », « vilains », « jacques », « cul terreux », « bouseux », sont de manière générale, péjoratifs, méprisants, dévalorisants… et s’étendent à tous les statuts des travailleurs de la terre.

UNE MARGINALISATION PERMANENTE À L’AVANTAGE DES VILLES

Au fur et à mesure que la civilisation progresse, elle s’urbanise. La cité fait l’évènement. Le pouvoir y réside. Les décisions s’y prennent, les changements sociaux et politiques s’y produisent… La révolution industrielle au 19ème siècle en Europe et aux États-Unis consacre définitivement – du moins jusqu’à aujourd’hui – la ville dans la « fonction noble » d’être le lieu des arts, de la culture, du savoir et du pouvoir, des découvertes, des innovations. L’importance de la campagne commence à se relativiser dans les esprits et dans les perspectives de développement économique. Les liens qui unissaient les villes et les campagnes continuent à se distendre.

Au 20ème siècle, la campagne, encore majoritaire sur le plan démographique, est utilisée pour fournir lors de la première Guerre Mondiale la « chair à canon » pour une guerre industrielle, faite entre nations industrielles pour des raisons industrielles et financières. Les paysans sont envoyés massivement (voir les monuments aux morts de nos villages) à l’abattoir pour une cause qui leur est totalement étrangère. Le « déclin » massif de la campagne continue et s’accélère après 1918. Commencée avec l’industrialisation qui absorbe les paysans pour les transformer en « prolétaires » pour l’industrie, la désertification de la campagne se double d’un exode vers les villes où se créent désormais les emplois sources du « développement économique », du confort et de la relative stabilité sociale.

Les transformations qu’ont connus les petits métiers « industriels » au 19ème siècle, l’agriculture les connaît au 20ème siècle avec le développement de la mécanisation et l’emploi de plus en plus massif des engrais. La population rurale a de « bonnes raisons » économiques de se réduire… La productivité du travail agricole croit comme jamais dans le passé. Parallèlement à cette évolution, la « richesse » glisse de plus en plus de la campagne vers les villes. Le riche est de moins en moins celui qui « possède des terres », des exploitations agricoles. La richesse est désormais dans les villes, dans les usines et dans les banques. La richesse ne se compte plus en hectares, mais en actions, en placements boursiers. La campagne, a été prédominante sociologiquement pendant quasiment la totalité de l’histoire de l’humanité. 2007 marque, à l’échelle mondiale, le basculement de la majorité de la population qui habite désormais les villes… les paysans devenant minoritaires.

LA TERRE NOURRICIÈRE

Les temps de crises dont le capitalisme est coutumier renvoient inéluctablement à ce qu’il y a d’essentiel pour l’être humain, comme pour toutes les autres espèces, le rapport à la terre. L’adage, « la terre qui ne ment pas », cher à la Révolution Nationale du régime Pétain, rappelle étrangement le précepte des Physiocrates du 18ème siècle qui proclamaient face à la montée de la nouvelle classe sociale, la bourgeoisie, qui allait réaliser la révolution industrielle : « Seule la terre crée de la valeur ». La deuxième guerre mondiale, et ses restrictions, illustre parfaitement ce retournement vers la terre pour des populations urbaines en peine de ravitaillement. « Il y a toujours à manger sur la table du paysan ». C’est l’époque durant laquelle le paysan est réhabilité dans les esprits, les cœurs et… les estomacs. La rusticité vaut alors beaucoup plus que l’urbanité.

Le développement économique de l’espèce humaine et ses vicissitudes ne saurait finalement faire totalement oublier le lien charnel, essentiel, vital qui relie l’homme à la terre. Le caractère dévalorisé, et dévalorisant de la rusticité n’est que le reflet d’une vision trompeuse de l’urbanité. Cette dernière a créé des canons de beauté, une esthétique originale qui a la prétention d’être en rupture avec ce qu’il y a de simple et primaire : le rapport à la terre, à la nature. Les dérives industrielles de l’urbanité censées exprimer sa supériorité sur la rusticité, exemple les cultures « hors sols » – et ce n’est qu’un exemple – tournent à la farce, voire à la décadence et à la tragédie quand elles ont des implications sur la qualité des aliments, le goût -plutôt le « non goût » et plus gravement sur la santé.

Le besoin d’un « retour à l’authentique » remet en question les principes de l’urbanité qui les fait apparaître comme des artifices, à terme insupportables. La rusticité rythme alors, à nouveau, et dans un contexte progressiste, avec qualité et respect de ce qui fait une bonne part de l’essentiel de l’existence : le bien vivre. Les excès de l’urbanité, de l’industrialisation à outrance, de l’asservissement du rural aux lois du capital et du marché ont abouti à des catastrophes sanitaires point de départ d’une, il est vrai encore, timide, prise de conscience. Il est trop tôt pour diagnostiquer un renversement des mentalités et des pratiques, mais le gouffre vers lequel nous entraîne le système capitaliste mondialisé et hyper industrialisé contribue à une réflexion et même à des pratiques qui montrent que le développement actuel ne saurait se poursuivre de manière linéaire.

Le saccage de la campagne, corrélatif à celui plus général de l’environnement, a atteint un degré critique. Il est temps de réagir !

Patrick MIGNARD
Janvier 2013

altermonde-sans-frontiere.com