Archives quotidiennes : 13-décembre-2012

Prosélytisme cathodique

Prosélytisme cathodique

Quand je pense qu’il suffirait d’éteindre sa télévision pour amorcer une révolution.

En même temps pourquoi passer à l’action quand on peut se prélasser dans l’indolence neuroleptique ? Car, même un téléspectateur averti demeure, au mieux, disposé à se désinformer en se divertissant, au pire, heureux de se divertir en s’abrutissant. Il ne souhaite aucunement échapper à cette dialectique de la propagande.

Une propagande sournoise, subtile et ensorceleuse qui nous asservit d’autant plus facilement que, désormais, les chaînes sont virtuelles. Ce n’est plus par les pieds et les mains qu’elles nous lient, mais par cette télé qu’elles nous commandentTélécommande ! Troublant d’ailleurs de désigner du même nom le mécanisme de notre aliénation et l’appareil qui, d’un clic, pourrait nous affranchir. Ce paradoxe illustre malheureusement toute l’insolente actualité de notre servitude volontaire.

Auparavant les fers immobilisaient la moindre envie de résistance, plombant ainsi toute volonté physique d’émancipation – alors réactivement légitime. Dès lors, les images inhibent et assomment notre esprit de rébellion au point de le subjuguer. Plus besoin de cage ou de cellule, l’écran nous emprisonne de par son simple éclat. Plus besoin, non plus, d’arme ou d’armée pour imposer sa loi.  Processus d’ailleurs pernicieux et viral qui s’est propagé jusqu’à nous convaincre de condamner toute violence. Alors qu’il suffirait d’un bon coup de marteau ou de casserole – mesdames ! – sur cet écran fragile pour signifier notre refus de servir ! Mais nous préférons définitivement étourdir notre cervelle dans les récréations télévisuellesAinsi se formate notre fausse réflexion et vraie servitude.

La variété des programmes et la démultiplication des chaînes comblent notre passive curiosité jusqu’à saturation. Un formatage tel un viol, mais sans agressivité, avec douceur et bienveillance. Donc inutile de fuir, car il ne rate jamais sa cible, tout téléviseur distrait, prêche et désinforme simultanément…nous offrant en contrepoint une fugue virtuelle.

Ainsi, aux heures de grande écoute, un nombre indécent de guignols surpayés nous sermonnent leur moraline de bourgeois ethnocentré : impossible  d’y échapper : du moindre commentaire sportif jusqu’au commérage journaleux, il n’y a pas de sortie de secours pour celui qui espère penser par lui-même. A moins, encore une fois,d’éteindre, de débrancher ou de détruire. Qui en est capable ?

Y a même des arrogants qui s’imaginent qu’en zappant ils actionnent leur libre arbitre. Mais le libre arbitre n’est en rien le revers de l’ennui : quelle différence entre les fesses de Miss France, la bite de Strauss Kahn, les buts de Zlatan, les larmes du téléthon, les débats de Calvi, la collaboration du PS, les bobards de Mélenchon, les barbouzeries de Copé, le Qatar de Sarko, la fête du CAC 40, le Nobel de l’Europe, l’Afrique de « papa », le sel de Kindia… Tout ça c’est le même baratin. Mieux qu’Hollywood ! Nous abrutissant au point que cette profusion de propagande nous offre l’illusion d’une pensée multiple qui se décline irrémédiablement dans un horizon unique – un paradis d’esclaves !

 

 

LE MONASTÈRE

Au monastère du moi
Je m’enferme un peu, chaque jour
Pas après pas, je mesure
Les couloirs frileux, les détours

Je retrouve peu à peu
L’église de mon âme
Priant le chemin des toujours
En voyage de glaise
Un genou sur les brûlures du jour

C’est un gîte de pierres sombres
Aux larmes soudant les murs
Et qui s’en vont souvent loger
Aux fissures des planchers
Où pousseront les murmures
Des monastères brûlés

Je m’y retire pour égrener
Des chapelets de silences
Des clameurs cruelles, isolantes
Du temps, du temps fou qui nous lamente
Aux vues de nos lueurs éreintées

Je reviens de l’ombre
Et je revois de l’univers
Tous les parfums de lumière
Et les sons des fleurs qui chantent
Qui tout d’un coup m’effleurent

Gaëtan Pelletier
5 mars 1996