L’âmographe: au sortir de l’enclos

Un peu comme chez Roger… La roulotte à patates frites

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Le génie n’est pas de découvrir les génies et les copier, c’est de découvrir qu’ils n’existent pas vraiment : c’est sans doute notre peur de n’être rien, emportés  par l’étrange courant qu’est la vie sociale avec ses couches, ses strates, ses fourmis géantes, les regards haineux ou distants. Le génie c’est d’être tout simplement vivant… Et faire ce que l’on aime, du mieux que l’on peut, sans se soucier des jugements des autres. Et c’est pourquoi, de temps en temps, j’écris des choses étranges, qui ne semblent avoir aucun lien. Mais tout a un lien. Ce sont les nécessités de nos egos qui nous séparent. Tout le drame de cette vie se résume en cette nécessité de devenir soi, cette différence marquante, unicité. Au début, nous croyons tous qu’il faut des efforts. Or, c’est tout le contraire : les efforts les plus grands mènent aux plus grands échecs ou simplement à la répétition des analyses nombreuses des stratégies des enfants devenus vieux mais ayant du pouvoir. Ce qu’ils désiraient, sans doute. Le bonheur est dans la discrétion. Mais l’ego cherche à redevenir le « dieu » qu’il est. Et l’amour n’est qu’une copie, ici bas – du moins cet amour passion pour l’autre sexe, de l’amour véritable. Aimer l’autre c’est souvent trouver l’amour et non pas une « personne physique » qui ne représente que l’amour.

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Ce soir-là,  à Sully, devant la roulotte à patates frites, les gens se rencontraient. Vers 7h30 ou 8h. La chaleur du jour s’étalait encore, et les filles en jupes au bas du genou se promenaient lentement, avalant leurs frites noyées de ketchup. La vie à l’américaine prenait son élan. Le type qui opérait la roulotte me surprenait à chaque fois : il avait le visage ravagé par une acné jamais guérie. Comme un grand brûlé de son adolescence. On prenait notre petit casseau à 15 cents et on allait dans la balançoire d’en face. De là, on pouvait voir les gens passer, jaser de tout et de rien. Le village n’avait pas cette vision du monde. Les livres de mon père étaient remplis d’images de tribus, tirées d’une vieille encyclopédie qu’il avait ramassée  quelque part. Une planète lointaine… Des hommes avec des arcs et de flèches, des femmes aux seins nus, des maisons en bambou.

L’ignorance et le confinement sont des vertus. De fait, elles sont une sorte de nid de l’intellect sur lequel on dort constamment. C’est tout douillet. Et Sully était la place la plus douillette au monde puisque les véritables frontières ne sont que celles de l’esprit. Et à cet âge-là, l’esprit s’apprête à suivre la voie de la reproduction. Et les yeux n’ont d’yeux que pour la peau filigrane de Rita, la fille du rang 6, avec ses joues picotées de rousseur. À cette âge-là, peu importe son statut social, son rang, les veines et les canaux circulants dans le corps sont en quelque sorte programmés.

Et Rita mangeait ses frites avec un œil délicat, une tache de ketchup au coin des lèvres. Mais mon regard avait peine à se détache de la petite boursoufflure qui ballait dans sa blouse.

La balançoire dansait au rythme de nos pieds qui poussaient le plancher pour accélérer le mouvement.

La vie est une chaîne de désirs, une chaîne sans fin. Et quand l’un est consommé, un autre arrive, comme pour remplir un vide de l’âme. C’est ainsi jusqu’à la fin de ses jours, j’imagine.

J’écrivis à Rita une petite lettre d’amour sans avoir de réponse. Je vivais dans une sorte de transe d’une découverte nouvelle. Sans doute par une pulsion des glandes qui s’agitaient au point de me faire transpirer, pensant que c’était l’effet de l’amour. Mais peut-on aimer quelqu’un s’il ne vous aime pas?  Il n’y a que les objets que l’on peut aimer sans qu’ils ne vous demandent rien. Ainsi sont les premiers amours : des illusions à sens unique.

La première découverte de l’amour, du moins ce que l’on croit être, c’est d’aller au lit avec une main.

Le lendemain, le baseball m’attendait. Je me suis retrouvé dans une équipe au « poste » de lanceur. J’étais si nerveux, qu’après deux ou trois frappeurs, on m’a relevé.

La poussière, les cris, les odeurs de la décharge, pas si éloignée… Et pas de Rita.

Les villages sont de petits enclos, comme notre esprit. Lequel il faut briser pour arriver à quelqu’un : soi.

À la fin du mois d’août, cette année-là, mon père dégota un emploi de cuisinier dans une institution fédérale.

Le Jackpot!

Pour déménager, il loua un camion dont le contenant n’avait pas de toit. Tous les bagages, meubles, souvenirs, furent embarqués. Et je voyageai  à travers les meubles, à ciel ouvert, jusqu’à la petite ville située le long du Saint-Laurent.

Mais une semaine auparavant, pour trouver un loyer, il prit un taxi et alla visiter les lieux. Comme toujours, il ne faisait jamais rien comme les autres. Au retour, il s’arrêta dans un hôtel miteux et se mit à boire pendant que j’attendais dans le taxi. Il devait être tard dans la nuit.

Pour m’amuser, étant donné que le chauffeur avait oublié les clefs dans l’auto, j’ai démarré l’auto et je jouais à avance-recule. Jusqu’à ce que j’entre dans une sorte de remise et fracassa le mur.

Le propriétaire sortit, m’enleva les clefs et j’attendis…

Le retour fut pénible. Le chauffeur, trop soûl dormait sur la banquette arrière pendant que mon père conduisait. Il devait être aux alentours de 4h de la nuit. Nous étions seuls sur la route, mais ma mère, sobre, avait la main sur le volant et redressait les zigzags. Complètement effrayé, je regardais glisser les lignes pointiller, les phares qui balayaient de gauche à droite la route, demeurant silencieux, pendant que papa blaguait.

Au petit matin, les lueurs firent fondre tranquillement les ombres.

Une fois rendus, je m’endormis en me jetant sur le lit.

Je n’ai pas réussi à oublier cette nuit…

Qui donc choisit ses souvenirs?

Gaëtan Pelletier

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