Archives quotidiennes : 29-août-2012

Etre handicapé en Afghanistan: Un sujet tabou

Publié par Darcissac, Marion

enfantTorkham.jpgAu vu de la liste infinie des problèmes qui affectent l’Afghanistan, la prise en charge des enfants en situation de handicap ne semble être prioritaire pour personne. Les quelques structures existantes ne couvrent qu’une partie infime des besoins et sont largement concentrées dans quelques centres urbains. Ainsi, une écrasante majorité des enfants handicapés reste enfermée à la maison, à la charge d’une mère le plus souvent totalement démunie face à leurs besoins. Bien rares sont ceux qui ont la possibilité de recevoir une éducation, quels que soient la nature et le degré de leur handicap.

Le Consortium d’ONG pour les droits de l’enfant (CRC), dirigé par Terre des hommes en association avec deux organisations afghanes, Aschiana et LKRO, a fait de l’amélioration des prestations fournies à cette population marginalisée une priorité. L’intervention du CRC est articulée autour de deux axes; le premier est l’accès aux soins, à l’éducation et à la formation. Le second est le plaidoyer au niveau communautaire et gouvernemental pour la reconnaissance des droits des enfants en situation de handicap.
Traditionnellement, le handicap est un sujet largement tabou en Afghanistan. Avoir un enfant souffrant de handicap, qu’il soit physique ou mental, est généralement considéré comme une honte : “une forte pression sociale est exercée sur les familles pour qu’elles maintiennent leur enfant le plus éloigné possible de la sphère publique, explique Mme Leyluma, qui travaille comme enseignante spécialisée à Aschiana. Les voisins posent des questions et jugent les parents. Il arrive que les enfants en situation de handicap ne respectent pas les règles morales, ce qui n’est pas accepté en Afghanistan ».

La prise en charge de ces enfants est dans le meilleur des cas considérée comme une question de charité et laissée au bon cœur de généreux donateurs. L’idée que l’enfant handicapé est un être humain titulaire de droits est encore loin des consciences collectives. M. Zazai est le directeur d’AOAD, (Accessibility Organization for Afghan Disabled), une organisation qui offre, à la demande du CRC, des formations professionnelles à des enfants handicapés dans la région de Jalalabad, à l’est du pays. Selon lui, “la population afghane n’a aucune idée des droits des personnes handicapées, du fait qu’ils sont des membres égaux de la société. Quant au gouvernement, il élabore des lois et des plans d’action, mais rien n’est mis en œuvre concrètement pour leur venir en aide”.

Le travail à effectuer pour faire évoluer les mentalités est donc conséquent. “L’action à l’échelle communautaire est une étape essentielle, poursuit M. Zazai. Si l’on prend le temps d’expliquer les droits de l’enfant handicapé, la perception qu’en ont les gens change rapidement. » Il énumère ensuite les priorités d’intervention suivantes: “Tout d’abord, il y a un grand travail de collecte de données à effectuer au niveau national, afin d’évaluer la situation. Etant donné le silence qui règne sur la question, l’étendue des besoins reste à estimer. Il faut ensuite améliorer leur accès à l’éducation et aux formations professionnelles, pour que ces enfants puissent un jour devenir des adultes indépendants. Au niveau de l’accès au soin, si quelques structures existent à Kaboul, dans les provinces tout reste à faire”.

A Kaboul, le centre d’Aschiana regroupe une quarantaine d’enfants souffrant de handicaps mentaux. “Aschiana a été la première et reste une des seules organisations afghanes qui s’occupent de ces enfants, explique Mme Leyluma. Dans un premier temps, nous nous sommes adressés aux mollahs des environs, qui nous ont permis d’identifier des familles avec des enfants handicapés. A présent, les chauffeurs d’Aschiana vont chercher les enfants chez eux et les emmènent au centre, où ils suivent des cours et font différentes activités récréatives, reçoivent un déjeuner puis sont ramenés chez eux. Nous avons également à cœur d’apprendre aux enfants des règles d’hygiène de base, comment s’habiller, et tâchons de les autonomiser le plus possible dans leur vie quotidienne. Parallèlement, nous effectuons un grand travail auprès des familles afin de les familiariser avec les soins élémentaires à leur fournir ».

Grâce à un vaste réseau d’interlocuteurs dans les villages (Mollahs et Wakils) et de prestataires de services, l’action du CRC au niveau communautaire commence à porter ses fruits. A Torkham et ses environs, Terre des hommes, en collaboration avec AOAD, a effectué une enquête afin d’évaluer les besoins en matière de prise en charge des enfants en situation de handicap. L’organisation a dès lors mis en place un système efficace d’identification des enfants qui sont ensuite réorientés vers des services appropriés fournis par des organisations partenaires. Par ailleurs, 330 enfants suivent ou ont suivi une formation professionnelle grâce à AOAD à Jalalabad.

Si ces expériences à Kaboul et à Jalalabad ont des résultats très positifs, elles constituent cependant une goutte d’eau dans un océan de misère et jettent une lumière crue sur l’ampleur du travail qu’il reste à effectuer au niveau national. Jusqu’à présent, le gouvernement semble incapable de mettre en place un réseau de services sociaux efficace. Malgré de grands efforts de plaidoyer, aucune stratégie concrète n’est encore en place pour intégrer les enfants handicapés dans le système scolaire. Il est grand temps qu’un changement survienne. Les familles (les mères la plupart du temps) n’ont la plupart du temps pas les moyens ni le temps de s’occuper de leur enfant; dès lors, elles le laissent végéter dans un coin de la maison, sans soin ni attention. Un long chemin reste à parcourir jusqu’à ce que les petits afghans en situation de handicap soient considérés pour ce qu’ils sont : des petits enfants qui ont le droit d’apprendre, d’être valorisés, soignés, et avant tout d’être aimés.

Plus d’informations sur l’intervention de Terre des hommes en Afghanistan

Le bout du monde est un enfant

Il se leva à l’aube, franchit les champs, et se retrouva devant une grosse maison de pierres.

Il alla cueillir ce qu’il avait semé.

Il n’avait que 13 ans.

Boum!

Les éclats des pierres explosés lui fracassèrent le visage.

Il n’avait vu qu’un reflet dans le ciel.

Un drone.

***

Pendant ce temps, à la maison noire, un type charmant, caressant les cheveux de ses enfants, émit ses regrets sur les trois victimes collatérales du bombardement.

« We are sorry ! »

Quand on lui demanda les raisons d’un tel geste, il eut la réponse suivante :

« Pour protéger nos enfants ».

 

Gaëtan Pelletier

Volks Populi, Vox Dei

Oui, la voiture du peuple. C’est bien ce que voulut en faire Hitler…

***

Après un voyage qui dura un an, Dan descendit la côte Ouest américaine, fila vers le Mexique et l’Amérique du Sud. Puis en revenant, passant à Vancouver, il s’acheta une Volkswagen.

Il arriva avec son amour et ils se planquèrent tous les deux dans un petit village perdu au fond des bois. Là où il n’y a pas d’asphalte. Mais de la poussière qui retourne à la poussière.

Je l’avais connu à 16 ans. Sa mère l’avait vêtu comme les lys des champs, et il promenait son violon, lui, cravaté quand il entrait dans la salle de quilles. C’est là, qu’un jour, nous avons parlé musique. Et c’est là que tout a commencé… Une belle amitié. Je distingue deux sortes d’amitiés : celle des circonstances fragiles et éphémères, celle des amours qui n’ont rien à voir avec le sexe, mais celle des  âmes.

Têtu, il troqua son violon contre une guitare.

Et nous passâmes 3 années à jouer, à bourlinguer, à se chercher.

Il fit sa route, et moi la mienne…

Il est mort à 49 ans, des suites d’une vie à la  « Jack Kerouac »… Il ne comptait ni les bières, ni son amour de la bouffe, ni le collier de femmes qu’il avait rencontrées et séduites.

La vie était une fête…

Les angoissés se rongent les ongles. Lui, n’en avait jamais. Il étudia la philosophie pour comprendre le « monde », mais il préféra l’intensité à la durée.

***

Comme disait Le Clézio : « C’était pendant la canicule….(Le procès-verbal ) , et la poussière envahissait la Volks. 1974. Il sortit un sac de sac de pot derrière le banc, derrière lui. Pas un petit sac. Un sac vert à ordures. Du pot qu’il avait lui-même cultivé.

Nous étions quatre dans la Volks. L’un prit un bout de papier et roula un joint. Je n’avais jamais été amateur de drogue, et je pense que celui-là, bien faiblard, me découragea. Je préférais la lucidité…

C’était au temps où l’ambition était d’être pauvre et mal vêtu. Je passais sans doute troisième.

Quand il me fit faire le tour de ses « amis » du village, ce fut un choc. Tous ces gens venus de la ville avaient acheté des maisons et des terres abandonnées. Ils se promenaient à cheval dans le village, au grand désespoir de ceux qui avaient échappé à la misère des petites terres en Québec. Temps de Duplessis, tant de religion, temps du petit pain.

Ils élevaient des poules, semaient un jardin, et s’arrangeaient pour vivre libres, dans des maisons anciennes, de bardeau noirci, les murs un peu penchés, et les herbes folles mêlées au chiendent et aux marguerites ballant aux vents. Rien à couper. Pas de gazon, pas de produits chimiques, pas de tondeuse. Rien que la valse des odeurs dans les champs séchés. Les pousses rudérales alentours des vieux bâtiments…

Mais c’était le temps des rêves.

Ils étaient tous philosophes, artistes,  ou, encore mieux, artisans. Ils s’adonnaient au troc… Ils préféraient tous ne pas travailler. Instrument de torture : trepalium.

Les dessins avaient l’air d’œuvre d’araignées pompées au LSD.

Leurs cheveux ressemblaient à l’herbe derrière les maisons : sèche, sans coupure, imparfaite, longue.

***

La maison louée était située aux abords d’un lac. Le lendemain, ce fut la baignade à nu. Telle était la coutume. J’étais décontenancé. J’arrivais d’Ottawa et il n’y avait rien de semblable : des soldats, des fonctionnaires, des rues vides. Mais ici et maintenant, on entendait le chant des grillons le soir qui répétaient avec nous, pendant que nous jouions de la guitare.

Ce n’était pas qu’un monde, mais une pièce de théâtre. Je fis connaissance de J., une jeune femme édentée, traînant ses deux marmots, vivant ici et là de la charité des autres. Elle filait dans les champs, nue, avec ses deux marmots de 4 et 5 ans, pour se jeter à l’eau chaque matin. Mince, le corps cuivré par le soleil, elle passait comme sous un stroboscope à travers les arbres qui crachait ses pans de lumière selon la danse des feuilles. Mais le plus étonnant, en cette fin de journée, fut celui où elle choisit de vivre pour quelques semaines : un vieux poulailler abandonné.

Les poules avaient depuis longtemps quitté le poulailler. Pas d’odeur, sauf celui de la paille sèche en dormance sur le plancher accidenté.

Elle y passa deux semaines.

***

C’était le temps des fleurs

On ignorait la peur…

Les lendemains avaient un goût de miel…

« Le système va exploser ».

Dan avait toujours cette phrase en tête et en bouche. Comme si la société était en train de prendre une route dont il ne voulait pas.

Après avoir étudié en philosophie, il décida de simplifier sa vie. Alors, il s’acheta une vieille maison dans les Cantons de l’Est et travailla dans un atelier de fabrication de guitares.

La dernière fois que nous nous sommes rencontrés, il amassait les pièces défectueuses pour chauffer sa maison… et fabriquer la guitare de ses rêves en prenant ce qu’il y avait de meilleur.

Miller avait dit : « Le jour où je rencontrerai Dieu, je lui cracherai au visage ».

Ce n’est pas tant au visage de « dieu » que nous en voulions, mais à la tendance qui se découpait à l’époque.

Personne n’en voulait.

Il resta ceux qui se convertirent au « système » et ceux qui décédèrent jeunes. Pas tant par le désir de mourir que la clairvoyance de l’abandon d’un être suprême. Ils aspiraient tous à une société respectueuse de la Vie.

Les dieux, c’étaient eux.

Et peut-être avaient-ils raison.

Dans le cirque nébuleux et incompréhensible de la vie – malgré ceux qui se targuent d’avoir compris – il demeurait cette certitude de la faillibilité de cette existence. En même temps, on reconnaissait une sorte d’éternité à travers les âges, les modes, les résistances et le triste constat :

Quand nous roulions, et que chacun voulait fumer un peu d’herbe, boire, regarder la « direction » de ce monde qui venait de passer au travers de la guerre « froide », l’art était devenu – et l’artisanat encore plus – le moyen d’être, par observation, la même chose que l’arrière cour tout en friche.

On avait compris une chose :

Il n’y avait pas de différence entre la mouche qui s’écrasait sur le pare-brise de la voiture et nos vies.

Alors, par un matin de juillet, alors qu’après une longue absence, nous avions décidé de nous rencontrer, quelques heures avant le départ je reçus un coup de téléphone : Dan était décédé, tôt le matin, devant  l’évier de la salle de bain, victime d’une embolie cérébrale.

Un fait divers, en plein été…

***

Depuis son départ, je constate qu’il avait raison : « Le système va exploser ».

Je pense avoir compris pourquoi… Il va exploser parce que les éleveurs de pelouse vous vendent de la pelouse en lanière, et des produits chimiques pour la garder verte et bien distante de ce qui existe dans la nature.

Oui, ce n’était en rien conformiste.

Mais la véritable révolution est sans doute de cesser de l’être…

Gaëtan Pelletier

29 août 2012