Archives quotidiennes : 27-juillet-2012

Terrorisme d’État – Canada, Guatemala et crimes de guerre


Entre 1992 et 2001, Mary Ellen Davis a réalisé trois documentaires au Guatemala : Le songe du diable, Tierra madre et Le pays hanté. Cette trilogie nous fait connaître des peuples autochtones victimes d’injustices qui luttent pour leur survie et leur dignité. Pour ces réalisations, la cinéaste a rencontré des gens dont les proches ont été brutalement torturés et assassinés par l’armée, sous le faux prétexte qu’ils appartenaient à la guérilla. Elle y fait le portrait d’un peuple dépossédé de la terre de ses ancêtres, devant travailler sur les plantations de riches propriétaires terriens pour un salaire dérisoire. Elle tourne aussi en 1996 un documentaire sur la situation politique au Mexique, Mexique mort ou vif, en y accompagnant un réfugié qui retourne dans son pays après plusieurs années d’exil. On y découvre des régimes corrompus prêt à tuer et à entretenir la précarité de la population pour se maintenir au pouvoir. Source

Des citoyens de tous les horizons parviennent jusqu’au Canada à titre de réfugiés ou d’immigrants. Leurs histoires sont étonnantes pour qui veut les écouter et les croire. Parfois même, elles se croisent.

 

Il en va ainsi du destin de deux hommes d’origine guatémaltèque qui ont abouti séparément au Canada et sont devenus citoyens canadiens : Ramiro Cristales et Jorge Vinicio Sosa Orantes. Chacun à sa manière, ils ont vécu le massacre de Las Dos Erres, survenu le 7 décembre 1982 dans le Peten, en pleine guérilla. Au petit matin, un groupe de Kaibiles, les forces spéciales de l’armée guatémaltèque, est entré dans le petit village de Las Dos Erres, forçant les habitants à sortir des maisons pour se rendre à l’école et à l’église du village, où hommes, femmes et enfants furent torturés, violés et assassinés. Après plus de 24 heures de massacre, quelque 250 personnes étaient tuées.

 

Ramiro Cristales est un des rares survivants de cet événement, qui est survenu alors qu’il avait cinq ans. Quant à lui, Jorge Vinicio Sosa Orantes est un ancien militaire et il est accusé de crimes de guerre et contre l’humanité dans son pays d’origine. Il se trouve depuis janvier 2011 dans une prison, en Alberta, et le Canada a le pouvoir – et même, le devoir – de l’extrader vers le Guatemala pour qu’il y subisse son procès, à moins de le traduire ici même en justice. Or notre gouvernement s’abstient d’agir, bien que les motifs ne manquent pas, ce dont je peux témoigner personnellement.

 

Troublantes exhumations

 

Cette histoire me touche parce que je m’en suis approchée. Le 24 avril 2012, je me trouvais aux confins de la base militaire de Coban, au Guatemala, en compagnie de Blanca Rosa Quiroa de Hernandez, survivante de la guerre et membre de FAMDEGUA (Familiares de detenidos-desaparecidos de Guatemala). Étaient également présents sur les lieux un fonctionnaire du ministère de la Justice guatémaltèque, un officier de l’armée guatémaltèque, un avocat militaire, plusieurs archéologues et fossoyeurs de la FAFG (Fundación de antropología forense de Guatemala) qui y menaient des exhumations depuis quelques semaines.

 

Ils en étaient à la 17e fosse commune, et ils avaient trouvé une centaine d’ossements non identifiés. Le résultat des fouilles dans la fosse no 15, par exemple : 37 jeunes de moins de 18ans et plusieurs femmes. D’après les vêtements et les ornements trouvés, il s’agirait, m’informa-t-on, de gens issus de communautés mayas-achis. D’autres fosses restent à ouvrir.

 

Non loin de là, à l’extérieur de la base, d’autres membres de la FAFG, aidés de traducteurs, recueillaient les témoignages de la parenté de personnes disparues, dans leur langue natale autochtone, à propos des circonstances de chaque enlèvement. Les survivants fournissent un échantillon de salive comme preuve d’ADN à des fins d’identification scientifique.

 

Ces exhumations renvoient à d’autres événements tragiques survenus au Guatemala. Dix ans auparavant, un témoin avait révélé que des individus séquestrés (ou « forcés à disparaître ») avaient été livrés à la base militaire pour être interrogés. C’est-à-dire torturés à des fins de renseignement. Après quoi, ils avaient été exécutés et jetés dans des fosses communes.

 

Les fouilles qui sont toujours en cours au Guatemala sont le résultat de 10ans de démarches juridiques : les efforts inlassables de l’organisation FAMDEGUA et de leurs représentants légaux. En effet, entre 1960 et 1996, on compte 45 000 victimes de disparition forcée et d’exécutions extrajudiciaires : étudiants, professeurs, syndicalistes, travailleurs, intellectuels, écrivains, artistes, mères de famille. Les régimes militaires les percevaient comme des ennemis internes, des « subversifs » de gauche, qu’il fallait liquider.

 

Des survivants racontent

 

Autre retour dans le temps : en 1999, je filmais des séquences pour le documentaire Le pays hanté sur le site du hameau de Petanac où, le 14 juillet 1982, l’armée guatémaltèque massacrait tous les villageois sur place – des Mayas Chuj – avant de mettre le feu aux maisons. J’étais en compagnie de Mateo Pablo, survivant et témoin oculaire de cette tuerie. Réfugié au Canada, il vit à Montréal. Les résultats de ces exhumations corroboraient en tout point les témoignages précis de la douzaine de survivants.

 

Cinq ans plus tôt, en 1994, je m’occupe d’un autre tournage, avec FAMDEGUA, dans un autre cimetière clandestin. Avec mon équipe, on recueille des témoignages à propos du massacre de Las Dos Erres, perpétré par un bataillon de Kaibiles de l’armée guatémaltèque. Des survivants, des voisins racontent ce qu’ils ont vu et entendu. Les anthropologues allaient découvrir des horreurs sans nom.

 

Après le tournage, je rencontre un autre survivant : Ramiro, qui avait cinq ans lorsqu’un des militaires impliqués dans l’opération l’a séquestré, alors que sa famille se faisait éliminer. FAMDEGUA avait requis ma présence à l’ambassade du Canada, car Ramiro, 18ans, allait donner son témoignage devant une cour guatémaltèque et voulait donc demander le refuge politique. Le statut lui serait accordé. Il vit maintenant au Canada, avec sa femme et ses deux jeunes enfants.

 

Peines d’emprisonnement

 

Retour en 2012. Le général Efrain Rios Montt, âgé de 86ans, est appelé deux fois devant les tribunaux pour faire face à des accusations de génocide et crimes contre l’humanité. À la fin de la lecture des preuves et des conditions, on entend jaillir un cri collectif, mélange de joie, de soulagement et de victoire. Moment historique : la libération est refusée. Il n’est pas emprisonné, mais il est au moins assigné à domicile pour la durée des procès. Il était au pouvoir du 23 mars 1982 au 8 août 1983. Il était aux commandes du pays lors des deux massacres que j’ai mentionnés.

 

En 2011 et 2012, cinq ex-militaires accusés du massacre de Las Dos Erres ont été condamnés chacun à 6000 ans de prison. Ces peines – de durées qui semblent surgies d’un roman de Gabriel Garcia Marquez – étaient l’aboutissement de décennies d’efforts de la part d’activistes et de professionnels déterminés à défendre la mémoire des 200 000 morts pendant les 36ans du conflit. Ces organisations avaient réussi, malgré tous les obstacles, à recueillir et à fournir des preuves irréfutables.

 

Au Canada maintenant

 

Aujourd’hui, le Canada a une occasion unique d’emboîter le pas aux tribunaux guatémaltèques. Un sixième accusé du massacre de Las Dos Erres, derrière les barreaux en Alberta, se bat contre une requête d’extradition des États-Unis pour fraude de citoyenneté. La prochaine audience de Sosa Orantes a lieu le 25 juillet. S’il est extradé aux États-Unis, sa peine ne sera pas à la mesure des atrocités dont il est accusé au Guatemala.

 

C’est pourquoi plusieurs organisations (dont Maritimes-Guatemala Breaking the Silence Network, le Projet accompagnement Québec-Guatemala, le Centre canadien pour la justice internationale, Rights Action, le Comité de justice sociale) exigent depuis un an que le Canada respecte les conventions internationales qu’il a signées, sa propre Loi sur les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre, et qu’il ordonne une enquête sur les responsabilités de Sosa Orantes ; ou bien que le ministère de la Justice sorte de son tiroir secret la demande d’extradition livrée en juin 2011 par le Guatemala, un dossier d’environ 400 pages selon la correspondance gouvernementale qui m’a été fournie par les juristes de ce pays.

 

À cet égard, le gouvernement du Canada fait preuve de moins de transparence que celui du Guatemala, car si notre ministère des Affaires étrangères reconnaît avoir reçu ce dossier et l’avoir transmis au ministère de la Justice, celui-ci, en revanche, refuse d’en reconnaître l’existence. Le Groupe d’entraide internationale (ministère de la Justice), qui reçoit les demandes d’extradition, ne répond pas aux appels.

 

Le Canada doit aussi répondre à la demande soumise par Ramiro Cristales qui, à titre de survivant de ce massacre et citoyen canadien, exige que justice soit faite au Canada, ou au Guatemala, pour les horreurs commises à Las Dos Erres. Voici une bonne occasion pour que le Canada défende les valeurs familiales si chères au gouvernement conservateur. Les victimes de terrorisme d’État le méritent.

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Mary Ellen Davis – Documentariste indépendante

Balazs Gardi – Photo-reportage réalisé en Afghanistan avec un Iphone en mode Hipstamatic

 Publié par Saby
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Le photo-reportage visible plus bas est le travail de Balazs Gardi, un photographe indépendant hongrois. Ce photo-reporter s’est taillé une solide réputation d’engagement, montrant souvent par son travail le quotidien des communautés marginalisées pendant les crises humanitaires partout autour de la planète. Progressivement, l’homme semble vouloir montrer de plus en plus combien les tensions sociales et les conflits géopolitiques liés à l’eau transforment le monde.

Balazs Gardi a vu à plusieurs reprises ses images récompensées, avec par exemple 3 premiers prix au World Press Photo (!!!) et le prix Bayeux pour un reportage en 2008 dénommé « l’Afghanistan : la vallée ». Ce reportage, à l’époque publié par le New York Times, est encore visible aujourd’hui sur le site du Prix Bayeux (avec le contexte de prise de vue des images commenté en français).

Le reportage dont il est possible de voir quelques images ci-dessous est le fruit de cinq mois de travail que Balazs Gardi a effectué en 2010 et 2011 dans la province Afghane de Helmand dans le cadre du Projet Basetrack, en compagnie d’un bataillon de Marines américain. Ce projet appartient à November Eleven, une association caritative américaine, et se veut l’application au journalisme de l’un des principes du logiciel libre, l’Open Source. C’est ainsi qu’une communauté composée d’artistes, de techniciens et de journalistes rassemblent et mettent en commun leurs travaux au sein d’un site web ouvert et capable d’afficher les vidéos et les photographies géolocalisées, les articles,  sous forme de frise chronologique ou de carte interactive pensées pour être intuitives pour les visiteurs. Toujours avec cette volonté d’ouverture de la part de ses membres, la masse d’information ainsi publiée, l’est sous licence Creative Commons, sous sa forme CC BY-NC-ND 3. 0 :  tout visiteur du site se voit ainsi libre de partager le contenu de celui-ci, aux seules conditions de ne pas le transformer, d’en citer la provenance, et de ne pas en tirer profit.
Sur le plan technique, Balazs Gardi s’est imposé une contrainte de taille puisque toutes ces images ont été réalisées avec un Iphone. Quiconque ayant déjà eu l’occasion d’essayer de faire une photographie avec le célèbre smartphone de la firme à la pomme n’ignore pas combien avec une optique pareille, il est difficile de faire avec une image tout juste potable. Balazs Gardi a décidé de pousser au bout les limites imposées par un tel choix en utilisant en plus une application écrite pour ce smartphone, nommée Hipstamatic. Cette application permet de singer avec un Iphone le rendu de l’Hipstamatic, un célèbre petit appareil photo russe à très bas prix des années 80.
Un tel reportage ne partait donc pas forcément dans de bonnes conditions, au moins sur le plan technique : un smartphone avec une optique lamentable, une application permettant de prendre des photographies carrées à la façon d’un appareil argentique russe des années 80… Quelques avantages, malgré tout : l’appareil tient dans une poche et ne pèse rien par rapport à la traditionnelle panoplie d’un photo-reporter en zone de guerre et se montre d’un usage bien plus discret, tout en offrant la possibilité de géolocaliser les photographies.
Malgré les contraintes techniques, les images composant ce photo-reportage reflètent l’étendue du talent de Balazs Gardi. Là ou n’importe qui, dans les mêmes conditions, auraient produit des images ternes et sans intérêt, lui explore la possibilité de donner à ses photographies des perspectives nouvelles, avec des images aux cadrages très minutieusement travaillés, dans une structure carrée assez particulière. L’absence d’éclairage artificiel, le niveau de zoom inexistant de l’appareil ont contraint le photographe à une proximité avec ses sujets, donnant naturellement des images au caractère naturellement intimiste.
Pour le reste, place aux images :