Archives quotidiennes : 26-juillet-2012

L’accaparement des terres : l’Inde en guerre contre ses paysans

Notre terre, avec ses mers, ses rivières et ses eaux dormantes, qui fournit leur nourriture aux groupes humains divers à qui elle a donné naissance, qui porte toute cette vie qui respire et foisonne, nous offre en premier lieu la joie d’étancher notre soif.

Prithvi Sukta, Atharva Veda.

En Inde, l’État arrache par la force leurs terres aux paysans et les remet aux spéculateurs, aux grosses sociétés foncières et minières et à l’industrie du divertissement.

La terre, c’est la vie. Pour les paysans et les peuples autochtones de tout le Tiers Monde, c’est le fondement de leur subsistance. Mais c’est aussi désormais le premier investissement au sein l’économie mondialisée. Comme la mondialisation exige de plus en plus de ressources, la terre devient un enjeu majeur des conflits. En Inde 65% de la population dépend de la terre. Parallèlement l’économie mondialisée, poussée par la spéculation financière et le consumérisme effréné, exige de plus en plus de terre pour ses mines et son industrie, ses villes, ses autoroutes et ses plantations pour les agrocarburants. Le montant des spéculations financières représente cent fois la valeur totale des biens et services réels.

Le capital financier est avide d’investissements et de retour sur investissement. Il lui faut changer en profit toute la planète – l’air et l’eau, les plantes et les gènes, les microbes et les mammifères. La transformation en marchandise pousse les entreprises à s’accaparer les terres de l’Inde, aussi bien par la création de zones spéciales qu’au moyen d’investissements étrangers directs dans les biens fonciers.

La terre, pour la plus grande partie de l’humanité, c’est la Tierra Madre, Mother Earth, Bhoomi, Dharti Ma. La terre, c’est l’identité même des peuples, la base de leur culture et de leur économie. Le lien avec la terre est un lien avec Bhoomi, notre terre ; 75% de l’humanité vit de la terre et la terre est son berceau. La terre est le premier employeur au monde : elle représente 75% de la richesse du Sud mondialisé.

Le fondement de la colonisation, c’était l’appropriation des terres par la violence. Et maintenant la mondialisation et le néocolonialisme induisent un accaparement massif des terres indiennes, africaines et latino-américaines. On s’accapare la terre en vue d’investissements spéculatifs, de l’extension des villes, de l’extraction minière et des autres industries, de la construction de routes et d’autoroutes. On vole leur terre aux paysans après les avoir pris au piège de l’endettement et poussés au suicide.

Les problèmes de la terre en Inde

En Inde, un mélange empoisonné des lois coloniales 1894 régissant les acquisitions foncières et de la dérèglementation néolibérale des investissements et transactions commerciales favorise l’accaparement des terres – et avec lui le règne de la cupidité et de l’exploitation sans frein. L’avènement d’un État policier et l’utilisation de lois coloniales réprimant les révoltes, et rendant antinationale la protection des intérêts de l’État et de la nation joue aussi son rôle.

Il y a des années que la Banque mondiale s’efforce de transforme la terre en marchandise. En 1991, son programme d’ajustement structurel a stoppé la réforme agraire et dérèglementé l’industrie minière, les routes et les ports. Alors que les lois postérieures à l’indépendance, prévoyant de laisser les terres aux paysans qui l’exploitaient, étaient abolies, la loi de 1894 est restée.

Ainsi l’État a pu contraindre les paysans et peuples autochtones à lui céder leurs terres, revendues ensuite à des spéculateurs ou à des entreprises immobilières, industrielles et minières.

Dans toute l’Inde, depuis Bhatta dans l’Uttar Pradesh à Jagasingphur dans l’Orissa et Jaitapur dans le Maharashtra, le gouvernement a déclaré la guerre à nos paysans, nos annadatas (paysan en telugu) pour les dépouiller de leurs terres fertiles.

L’instrument de ce vol a été la loi coloniale sur les acquisitions foncières, utilisée par les dominateurs étrangers contre les paysans indiens. Le gouvernement se comporte comme ces étrangers lorsqu’ils instaurèrent en 1894 cette fameuse loi, afin de s’approprier la terre au profit des entreprises : JayPee Infratec dans l’Uttar Pradesh pour l’autoroute Yamuna, POSCO dans l’Orissa et AREVA à Jaitapur – le tout au bénéfice d’intérêts privés et non de l’intérêt public, aussi débridée que soit notre imagination. C’est aujourd’hui monnaie courante chez nous.

Les guerres pour la terre sont lourdes de conséquences pour notre démocratie, la paix sociale et l’écologie, notre sécurité alimentaire et l’alimentation de la population rurale. Ces guerres doivent cesser, ou c’en est fait en Inde de l’écologie et de la démocratie.

Pendant que le gouvernement de l’Orissa s’apprête à arracher leurs terres aux gens de Jagasingphur, qui luttent démocratiquement contre cette spoliation depuis 2005, Rahul Gandhi a fait savoir qu’il était opposé à la réquisition des terres à Bhatta dans l’Uttar Pradesh dans un cas similaire. Jairam Ramesh, Ministre de l’Environnement, a concédé qu’il avait donné le feu vert au projet de POSCO « à la suite de fortes pressions.» On peut se demander : « Qui fait pression ? » Il faut en finir avec ce « deux poids, deux mesures » dans la question des terres.

Un pays méprisé

À Bhatta Parsual, Greater Noida (UP), la société Jaiprakash Associates (infrastructures) a acquis 2400 ha de terre pour y construire des résidences de luxe et des installations sportives, dont un circuit de formule 1, sous prétexte de construire l’autoroute Yamuna. Longue de 165 km, elle enlèvera des terres à 1225 villages. Les paysans ont protesté contre cette injuste spoliation et le 7 mai 2011 des heurts entre manifestants et policiers ont causé la mort de quatre personnes et fait de nombreux blessés. Si le gouvernement poursuit ses guerres pour la terre au cœur du grenier à céréales indien, la paix n’a aucune chance.

En tout cas l’argent ne peut compenser l’aliénation du pays. Comme l’a dit Parshuram, 80 ans, qui a perdu sa terre à cause de Yamuna : « Tu ne sauras jamais ce que l’on ressent quand on vous enlève votre terre. »

Alors que le gouvernement verse 300 roupies (6 dollars US) aux paysans pour 1 m de terre – sur la base de la loi de 1894-, il la revend 600 000 roupies (13 450 dollars) à celui qui porte le projet de « développement ». C’est à dire qu’il multiplie la valeur et donc le profit par 200 000. Cet accaparement des terres et ces profits alimentent la pauvreté, l’expropriation et les conflits.

De la même manière, à Jaitapur (Maharashtra), la police a ouvert le feu sur des manifestants pacifiques contre la centrale nucléaire projetée dans une cité près de cette petite ville portuaire. Une personne a été tuée et au moins huit autres ont été grièvement blessées. La centrale de Jaitapur, la plus grande du monde, sera construite par la société française AREVA. Après la catastrophe de Fukushima la contestation s’est accrue – l’entêtement du gouvernement a fait de même.

Aujourd’hui une situation analogue se prépare à Jagasingphur, Orissa, où 20 bataillons ont été envoyés pour soutenir l’acquisition anticonstitutionnelle de terres et protéger le plus gros investissement étranger en Inde, l’aciérie POSCO. Le gouvernement se propose de détruire 40 plantations de bétel pour pouvoir prendre leurs terres. Le bétel rapporte aux paysans 400 000 roupies (9000 dollars) par an pour 0,4 ha cultivés. Le mouvement contre POSCO s’est heurté un nombre incalculable de fois à la violence étatique au cours de ses 5 ans de lutte pacifique. Il entreprend une nouvelle action démocratique et non-violente – peut-être la dernière – de résistance à un État qui cherche à le spolier de sa terre de manière antidémocratique en usant de violence et se place au-dessus des lois et des droits constitutionnels.

La « plus grande démocratie du monde» détruit les bases de sa démocratie en menant ses guerres pour la terre. La Constitution reconnaît aux individus et aux panchayats (Conseils de village) le droit de décider démocratiquement en matière de terre et de développement, mais le gouvernement ignore leurs décisions, ce qui est apparu clairement dans l’affaire POSCO, lorsque trois panchayats ont refusé de céder leurs terres.

Le recours à la violence et la privation des moyens d’existence, caractéristiques de la tendance actuelle, met en danger non seulement l’avenir de la démocratie indienne, mais aussi pour la survie de l’Inde en tant que nation. L’Inde, qui affirme avoir une économie prospère et une forte croissance, est incapable de nourrir 40% de sa population ; n’est-ce pas là une honte nationale ?

La terre n’est pas destinée à se couvrir de forêts de béton, qui seraient la preuve qu’un pays se développe et bénéficie d’une forte croissance ; elle fournit l’eau et la nourriture, les fondements mêmes de la vie humaine. Donc c’est clair : l’Inde a besoin, non d’une politique d’accaparement des terres fondées sur une loi coloniale améliorée, mais d’une politique de maintien de nos sols, qui respectera notre écosystème, si important: par exemple la fertile plaine du Gange et les régions côtières, en raison de leur rôle écologique et de contribution à la sécurité alimentaire.

Donner une terre fertile à des entreprises privées qui forment désormais une nouvelle caste zamindar (noblesse héréditaire) ne peut être d’intérêt public. Les autoroutes privées et routes à grande vitesse ne sont pas des infrastructures indispensables. La véritable infrastructure dont l’Inde a besoin, c’est une infrastructure écologique garantissant l’eau potable et une alimentation correcte. Couvrir de béton et d’usines notre terre fertile, d’où nous tirons notre nourriture, signifie enterrer l’avenir de notre pays.


Courtesy of Vandan Shiva
Source: english.aljazeera.net
Publication date of original article: 07/06/2011
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