La graine et la fusée

 

Il n’y a qu’une vie. Menacée dans le paysage extérieur, elle l’est aussi dans le paysage intérieur. Nous ne vivons plus, nous fonctionnons à l’aide de boissons énergétiques, de pilules et de prothèses. La motivation remplace l’inspiration. La vitesse est l’objectif. Rien n’a le temps de mûrir en nous. Devenir meilleur a-t-il encore un sens? Désincarnation! Le dernier homme sera une machine. Et voici la première question, celle qui se pose avant toutes les autres dans toutes les cultures et toutes les religions : comment sauver la vie et l’humanité en nous?

Mais je veux d’abord que nous nous placions, vous et moi, sous la protection de la poésie. Je soulèverai ensuite un point de méthode.

Propulsion et germination

Propulsée par un million
D’ailes de feu,
Les ailes de l’homme,
La fusée s’engouffra
Dans le ciel
Et la foule exulta.

Tirant sa force
D’une seule pensée de Dieu
La graine s’empresse
De traverser la noire épaisseur
Mais quand elle perce
La lourde écorce du sol
Pour se propulser elle-même
Dans l’espace extérieur
Personne ne songe même à applaudir. (Marcie Hans)

J’aime ce poème parce qu’il nous rappelle que nous naissons désormais dans l’admiration pour les prouesses de la technique et l’indifférence pour le miracle de la vie. La vie n’est plus le premier don que nous recevons, il faut d’abord que nous nous convertissions à elle. C’est une conversion difficile, douloureuse, car elle suppose que nous sortions de nous-mêmes. Quand nous exultons devant une fusée qui crève le ciel, c’est de nous-mêmes que nous nous enivrons, tandis que pour être touché par l’exubérance de la vie, il nous faut être emporté par notre âme par-delà notre moi. Nous nous dépassons par la technique, la vie nous dépasse.

Le point de méthode
Il n’y a qu’une vie, nous y reviendrons, mais il y a deux regards sur la vie. Le premier que l’on qualifie de scientifique, dépouille peu à peu la vie de tous ses aspects autres que numériques ou mathématiques. Ce savoir a pour idéal l’objectivité ; non seulement exclut-il la participation personnelle au réel étudié, mais il réduit le recours aux sens au minimum. La biologie, littéralement la science de la vie, se limite à cela dans notre culture savante. Et pendant ce temps, dans le langage courant, il est constamment question d’une tout autre vie, faite des aspects qualitatifs non mesurables des êtres vivants : celle qu’on attribue à certaines maisons, à certaines oeuvres d’art, à certaines personnes, dont on peut dire qu’en plus de posséder la vie comme fait mesurable, elles possèdent à un haut degré la vie comme qualité. Cette vie, nous ne pouvons la connaître que subjectivement, à travers la part que nous en possédons. Mais parce que notre biologie a horreur de la subjectivité, elle exclut l’étude de la vie comme qualité. Cette biologie est une science borgne. Seule la science de la vie complète, celle qui englobe le second regard, qui est en réalité le premier, mériterait d’être appelée biologie. C’est ce que pensaient Goethe et les romantiques allemands. C’est aussi, plus près de nous, ce que pensent des biologistes ouverts à la complexité, tel Brian Goodwin.

Je vous parlerai, sur le mode subjectif, de la vie comme qualité. Et je vous mets tout de suite en garde contre l’opposition un peu trop marquée que, par souci de clarté, je ferai apparaître entre vivre et fonctionner. Je donnerai parfois l’impression de penser que la vie à l’état pur est possible alors que je sais comme vous qu’il faut souvent se résigner à fonctionner pour pouvoir vivre. Je donnerai aussi l’impression qu’il y a incompatibilité entre vivre et réussir dans la dure compétition du monde des affaires, alors que, j’en suis convaincu, c’est la vie qui est la clé de la plus brillante réussite en affaires.

Il n’y a qu’une vie
Toute vie passe par des stades différents, la fleur précède le fruit, en ce sens la vie est multiple, mais elle est unique, en ce sens que toutes ses manifestations sont liées entre elles par une sorte de mycélium analogue à celui qui nourrit et relie entre eux ces fruits appelés champignons. C’est la même vie qui anime les rues d’une ville, ses espaces verts, ses monuments, les conversations entre ses citoyens, les textes de ses écrivains, les mélodies de ses musiciens, ses célébrations. Et quand la vie se retire d’une culture, elle se retire de toutes ses manifestations à la fois, du paysage, des villes, des individus, à l’exemple de la mer qui, à marée basse, se retire de toutes les baies.

Cela s’explique simplement. La vie naît de la vie et exclusivement de la vie. Chaque forme de vie devient une nourriture pour les autres formes de vie. Voyez l’animation, la joie de vivre des gens dans un marché en plein air. Elle résulte de l’effet que produisent sur les humains les fruits de la terre étalés devant eux et les joyeux propos des producteurs. Et quand la vie revient, ce ne peut être que de la même manière. Vous auriez beau multiplier les rénovations de bon goût dans le Vieux Québec, si les commerçants sont maussades, si une odeur de café ne fait pas palpiter vos narines au passage, si les objets remplissant les vitrines ne vous charment pas, si vous ne croisez pas des groupes d’amis heureux d’être ensemble, vous avez échoué dans votre effort pour ramener la vie dans ce lieu. C’est pourquoi on associe désormais la diversité culturelle à la diversité biologique, c’est pourquoi l’on a ramené les deux expressions à une seule: diversité bio culturelle. C’est là où il y a le plus d’espèces menacées qu’il y a aussi le plus de langues menacées. Occasion de rappeler qu’il ne faut jamais dissocier les questions sociales et culturelles des questions environnementales.

Vivre ou fonctionner, Jacques Dufresne

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.