Archives quotidiennes : 28-février-2012

Se défigurer pour figurer

Gala des Oscars : une occasion en or pour causer de beauté.
 
Hendrickje Stoffels, seconde épouse de Rembrandt

D’abord le point de vue de l’écrivain François Cheng :

«Les femmes ont tort de croire que leur beauté est un avoir qu’il faut cultiver comme une médaille que l’on possèderait.
      De plus, tout être étant unique, toute beauté est singulière, et il n’y a pas de canon de beauté. Le canon de beauté, c’est un élément de la pensée grecque apparu lorsque la sculpture grecque a sombré dans l’académisme. Or, la beauté et le charme naissent de la singularité. L’unicité est terrifiante.
      Je trouve que l’un des plus beaux portraits de femme est celui de la seconde épouse de Rembrandt, qui était une femme relativement âgée. Son visage n’est plus très jeune, elle a des rides et des formes très pleines, mais dans ses yeux transparait une lumière de sensibilité, de bonté et d’accord avec la vie. C’est une femme comblée qui dégage une sorte de paix intérieure. Pour moi, elle incarne véritablement la beauté.
      Beauté, élan vers la beauté, c’est-à-dire vers la plénitude, en vue d’une existence pleine et si possible harmonieuse avec d’autres présences qui tendent aussi vers la beauté.
      Ce qui fait la beauté humaine, c’est un travail de l’esprit, si l’on peut dire, qui anime de l’intérieur tout l’être. Quant aux traits extérieurs plus ou moins agréables, plus ou moins jolis, cela vient de surcroit.»
~ François Cheng

Poète, calligraphe, romancier et essayiste, François Cheng, né en Chine en 1929 et naturalisé français en 1971, enseigne à Paris-VII et à l’Institut national des langues et civilisations orientales (Inalco). En 1998, Le Dit de Tianyi (Le Livre de poche, 2001), son premier roman, obtient le prix Femina. Il a été élu à l’Académie française en 2002.

À lire : Cinq Méditations sur la beauté
De la découverte de la beauté par l’enfant Cheng à la métaphysique du beau qui conduit l’homme vers le bien, le cheminement d’une pensée qui se nourrit de références issues, à part égale, de l’histoire littéraire française et de la pensée chinoise (Albin Michel, 2006).

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Nous sommes à des années-lumière de cette vision, à une époque où la beauté plastique – mais vraiment plastique – est un absolu, en particulier sous la dictature des gouts hollywoodiens. Haut-lieu de vanité, s’il en est.

Se défigurer de plein gré

Survivre dans le milieu de l’industrie cinématographique requiert un minimum de beauté j’en conviens. On laisse les hommes tranquilles; mais pour les femmes, le défi de l’âge reste intransigeant. Pour l’actrice moyenne, vieillir peut bêtement signifier un retrait permanent des génériques; c’est là que le bât blesse – en pleine figure!

Voilà sans doute pourquoi les actrices se soumettent à des transformations corporelles radicales. Je comprends que durant un tournage on retouche occasionnellement les acteurs au botox, d’autant que la haute définition ne laisse rien passer. Mais, les boursoufflures sont souvent proportionnelles à celles de l’égo. Quant à la chirurgie esthétique, peut-être verrons-nous de nouveaux formatages émerger : les yeux sur les tempes et les oreilles derrière la tête (à force d’étirer…).

Bref, le résultat peut enlaidir au lieu d’embellir; et les botoxés ont de plus en plus l’air de clones fraichement arrivés d’une galaxie lointaine.

Méconnaissables…
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Mais, il y en a qui choisissent tout de même d’échapper à la refonte, et à qui je décernerais volontiers toutes les statuettes catégorie «rester soi-même».

Et parmi celles-là, mes nominées sont : Charlotte Rampling et Jacqueline Bisset. Reconnaissables et toujours aussi belles – avec leurs rides. C’est faire preuve d’une sagesse peu commune, car ça ne doit pas être facile d’assumer son âge dans un milieu de travail aussi factice.

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BRIN DE SAGESSE TAOÏSTE
Précieux et sans valeur

Peut-on faire une distinction entre précieux et sans valeur?

À la lumière du Tao, rien n’est ni précieux ni sans valeur. Chacun cependant s’admire et méprise les autres. Dans la vision humaine, la valeur d’une chose ne dépend pas de sa qualité intrinsèque.

Une chose n’est jamais ni bonne ni mauvaise. C’est la vision humaine qui lui accorde une valeur. Celui qui transcende le jugement devient un être libre.

Vivre avec une tumeur [on peut remplacer tumeur par vieillesse]

Deux hommes étaient allés contempler les transformations de la Nature dans les montagnes de Kunlun.

– Aïe! Une tumeur est apparue sur ton coude droit. N’es-tu pas troublé? Ne hais-tu pas cette chose?

– Pourquoi? Vie et formes ne sont que des combinaisons fortuites d’éléments naturels. Nous sommes venus ici pour observer les transformations de la Nature. Une transformation apparait dans mon corps, pourquoi en serais-je troublé?

Dans la vie, le changement est continuel, l’esprit humain doit s’en accommoder. N’utilisez pas votre vision d’hier pour percevoir ce qui se passe aujourd’hui.

Tchouang Tseu 2
Tsai Chih Chung
Philo Bédé ; Carthame Éditions

Les invisibles cailloux

THE CURVE OF FORGOTTEN THINGS

Things slowly curve out of sight until they are gone. Afterwards only the curve remains.

– Richard Brautigan, Loading Mercury with a Pitchfork  ( Envoi de Catherine)

Source de l’image: Mademoiselle Déco


Naître avec la passion est une bénédiction en soi. Mais elle est aussi une sorte d’enfer. Le feu. Une chose qui vous suit, vous poursuit chaque jour, chaque minute, chaque seconde. Vous voulez quitter? Abandonner? Rien n’y fait.

Elle revient comme un boomerang lancé vers l’Australie.

Et la passion de lire m’a brûlé.

La compréhension et la foi ont quelque chose en commun : on croit pouvoir comprendre. À se demander si la vie simple n’est pas – au bout de l’existence – une réussite plus « totale » que la recherche agitée et coriace qui vous marque au fer de toutes les couleurs du monde. Comme ces images de la Nasa par le célèbre Hubble.

Il n’y avait pas de livre dans mon petit village. C’était perdu comme un sou à travers une forêt immensurable, un fond de pays sauvage, une terre… Tout était éloigné. Même les mots, les histoires écrites, tout ce que l’Humanité avait accumulé. Le grand travail des uns et des autres.

C’était pendant l’été. Au tout début. Et je cherchais des livres comme on cherche de l’or. J’ai demandé sans trop demander… Mais on a deviné.

— Tu devrais aller voir Madame B…

Elle habitait juste en face de la maison de grand-mère. Au Sud …Une petite maison bien simple, avec une galerie au ras de la route.

Je me suis risqué un jour. J’étais fébrile, frissonnant à l’idée de rencontrer ce personnage. Car c’en était un.

Une dame blonde, grassouillette et mystérieuse. Il faut dire que dans les années 50, s’habiller, se coiffer à la Monroe, dans un monde où la religion calculait les péchés en fonction des plaisirs. D’un plaisir naissait un péché. C’était une sorte de comptabilité faite du Diable, colonne de débit, et de Dieu, colonne de crédit.

Le catholicisme est basé sur le même procédé que les points Air Miles : plus on en accumule, plus les chances d’aller s’asseoir à la droite de Dieu sont …gagnantes. On voyage de par la ceinture cloutée de l’abstinence.

Or, il semblait que la dame ne l’était pas. Sa réputation faisait le tour du village, et le tour du village faisait le tour de sa réputation.

Ce fut sans doute le premier pas vers la marginalité.

Elle m’ouvrit – un peu suspicieuse – la porte de sa maison. Mais à partir du moment où la porte fut ouverte, après quelques visites, les portes de son âmes s’ouvrirent. Je n’avais que dix ans. Mais j’ai bien vite constaté que ce n’était pas l’âge qui l’intéressait, mais le partage de ces passions que l’on cache.

Il y a eut des jours où elle m’a gardé longtemps en m’offrant de petites gâteries et en me parlant de son mari qui n’était « jamais là ». Une autre « souffrance » à ajouter. Un vide… J’écoutais, probablement sans vraiment comprendre. Mais qu’est-ce que comprendre si ce n’est que d’être imprégné de quelque chose d’invisible qui entre et qui forme un solage de l’être que nous devenons?  Elle m’entraînait ici et là, me montrant les objets qu’elle avait acquis. Les grands êtres se forment de toutes petites choses… Ceux qui se veulent grands cherchent de grandes choses. Il n’y a rien ni de grand ni de petit : il n’y a que le regard intérieur que l’on jette sur les choses et les humains. Les petits objets, les sans valeurs, ont autant d’importance que les grands.

Je repartais les bras chargés de livres que je dévorais pendant une semaine. Sa collection de petits récits  à dix cents, d’aventure, d’espionnage, de western, d’amour  Tous à trente pages.

Elle fuyait. Je courais.

Avec ses chevaux bouclés, blonds, son regard avec une teinte de « blues » à l’âme.

Certains accordent aux livres des « qualités », des étages de savoir, des dites profondeurs. Or, il n’en existe pas vraiment. Les récits ont tous des traces de la profondeur humaine. C’est le subconscient qui fait tout le travail à notre place. Le plus infime détail de nos vies traînent en nos âmes dans une importance que nous avons tendance à minimiser; l’important est justement ce que nous ne savons pas de ce que nous avons appris. Le souvenir n’a pas autant d’importance quand il est à notre portée, car celui qui nous bâtit est invisible.

J’ai vécu sans doute longtemps de sa charité, de ses dons, en pensant que ce n’étaient que des livres. Mais au fond, au tréfonds, qui sait si vraiment la nourriture, la réelle, ne provenait pas de cette femme excentrique, toujours en attente de son homme, d’une passion qu’elle calfeutrait d’histoires.

Les livres les plus rejetés contiennent des personnages. Il y a toujours un peu de soi. Et quand il n’y en a pas, nous l’inventions.

Et, en même temps, nous nous inventons.

L’anecdotique nous créée bien plus que le prétendu solide dont nous nous souvenons.

***

Je rentrais chez la grand-mère frémissant, allant m’enfermer quelque part pour aller dans d’autres mondes.

Mais tous les mondes sont ici. En soi. Nous nous enfermons, sûrement que par une quelconque manière d’apprendre la vie et les êtres, le savoir réel est une somme d’infinitésimal fragmentations qui lentement, comme une poussière sculpte une forme, fait et refait chaque jour celui ou celle que nous sommes.

C’est là la force de l’enfance : se laisser apprendre sans préjugés, sans buts visés.

Être la cible en même temps que l’archer.

La fonte complète.

C’est ce que nous oublions, hélas, en vieillissant : il y a comme un détachement entre la flèche et la cible.

Voilà qu’il ne reste que l’essentiel : le trajet.

***

La vie a passé. Le temps. Le temps terrestre, celui des jours, du lever et du coucher du soleil, des petites misères, des petits bonheurs qu’on tricote de plaisirs.

Les dimanches étaient de ceux-ci.

Je n’ai pas de certitude au sujet du « but » de la vie. Toute vie est une vie dans plusieurs vies. Un emboitement mystérieux, parfois doux, parfois amer, souvent blessant.

« Je suis athée »

On s’en vante…

Athée de quoi? De Dieu? Des images des « dieux »?

C’est bien là notre manière occidentale de fermer lentement les yeux sur la force de l’existence, rivés à des buts et à des inquiétudes que trop matérialistes. Car, eux aussi, – buts et inquiétudes- nous forment sans que nous nous en rendions compte.

Le syndrome de Lazare.

Au point de ne plus nous voir les uns les autres. Dans la docilité, la force, la peur, le courage, peu importe…

Vivre c’est apprendre. Et chacun à sa manière.

Pour certains, la vie terrestre est toute courte et toute petite. Nous consacrons beaucoup à l’intelligence. Mais,  d’un point de vue cosmique, dans toutes les perspectives de la Vie, l’intelligence, quand elle est calculée, démontrée, démontée, n’est que la recherche d’une richesse et d’une certaine forme de servilité.

Du point de vue de la Vie, la Grande, il n’y a pas de cette intelligence de cerveau.

Et c’est pourquoi tous ceux qui vivent en se nourrissant de celle-ci meurent chaque jour en tuant des êtres. Ils ont créé un ordre de savoir qui n’existe pas, sauf dans l’immédiat et dans la trame trafiquée et terre-à-terre de la Vie.

Apprendre et évoluer est intérieur et ne laisse pas de traces…