Archives quotidiennes : 20-mai-2011

Éducation: niveler par le bas

C’est un rêve — utopique — que d’espérer voir la totalité de la population partager un niveau d’éducation élevé. C’est aussi, sans doute, l’idéal absolu de notre système d’éducation qui fait tout pour inciter la jeunesse à poursuivre des études. Seulement, je pose la question: est-ce pour le mieux que d’encourager à outrance les études supérieures?

Je suis convaincu que l’éducation fait fausse route en s’efforçant de satisfaire l’ensemble intégral des élèves, dans l’espoir qu’aucun ne délaisse l’école. En effet, cette visée est synonyme d’un nivellement par le bas de la qualité même de cette éducation. C’est le système en entier qui souffre de cette volonté d’imposer le même niveau d’éducation à tous.

L’enseignement du primaire jusqu’au pré-universitaire s’est dégradé durant les dernières décennies. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer les manuels scolaires d’aujourd’hui à ceux d’autrefois qui, plutôt que d’offrir des images et des leçons vides, insistaient sur l’acquisition de connaissances. Ou alors d’observer les problèmes grandissants de disciplines, et la perte d’autorité du corps professoral, ou de constater les nouvelles évaluations de «participation» qui ne sont qu’un boniment en vue de permettre une bonification des moyennes.

Les programmes deviennent de plus en plus vagues et de moins en moins exigeants, au détriment évident de la valeur du résultat. Est-ce raisonnable qu’un instituteur ait à se demander s’il parviendra à donner son cours? Les enseignants le disent, le répètent, l’éducation se détériore. J’en suis témoin navré depuis maintenant plus de dix ans: le labeur et l’apprentissage perdent toute primauté. On déplore dans les universités le calibre moyen des élèves, qui va en diminuant. Les nombreuses réformes de notre système sont autant de coupables et de preuves flagrantes de cet affaiblissement, leur but premier étant invariablement de rendre l’enseignement plus accessible et de retenir le plus possible de jeunes.

C’est indéniable, l’éducation est un droit fondamental — mais de là à rendre obligatoire à tous, du cancre au prodige, le même programme jusqu’à 16 ans? Le véritable défi, selon moi, est plutôt de réussir à offrir (et non à imposer) un enseignement excellent de façon équitable à tout le monde, classes sociales et origines confondues.

J’admets volontiers considérer les cours comme trop lents — je m’ennuie, je perds ma motivation et m’étonne peu que les jeunes comme les enseignants se découragent. Ces derniers peinent à satisfaire l’appétit des élèves plus doués sans perdre les élèves en difficulté (qu’aujourd’hui il est impossible de recaler). Il est absurde de souhaiter que les jeunes partagent uniformément la curiosité intellectuelle: ce serait forcer la nature. Ce n’est pas en diluant la matière, en reléguant les connaissances à acquérir et en mélangeant toutes sortes de compétences que l’esprit s’en portera mieux. Du reste, beaucoup de décrocheurs le sont par manque d’intérêt et de défi, et non pas par incapacité. La solution n’est donc pas de ralentir encore le rythme — ce serait peut-être même se tirer dans le pied.

Je fréquente le collège privé classique, prétendument à l’épreuve de l’assouplissement, et pourtant je suis en mesure de certifier que l’éducation s’effrite et que les jeunes passent tranquillement de disciples à princes, même dans un tel établissement (soumis, après tout, aux lois et à la société).

Faut-il vouloir que tout le monde possède un diplôme supérieur, ou alors devrait-on simplement souhaiter que tout le monde ait accès à l’université? On ne peut faire fi des différences de force, ou d’intérêt intellectuel, et ce, même avant le collège. Bien entendu, ce serait être idéaliste que de prier pour une éducation adaptée à chaque individu. Ainsi, je soutiens qu’il vaudrait mieux s’en tenir à une certaine qualité, quitte à faire travailler plus ardemment les élèves. La vraie bataille à mener, c’est de permettre financièrement l’éducation à qui la désire vraiment. L’idée à défendre, au risque de rappeler Voltaire, c’est la carrière ouverte au talent, d’où qu’il vienne.

Bref, je crois fermement que l’éducation doit être reine plutôt que subordonnée. Il est beau de vouloir éduquer l’ensemble des citoyens, mais au prix d’admettre une formation piètre et ennuyeuse? Évidemment, la mode de l’époque porte une partie du blâme: il est malaisé pour les enseignants, du haut de leur bac en éducation, de combattre la mentalité de l’enfant-roi, chéri et préservé du moindre effort. Je ne saurais à qui adresser ce mot, car je doute de l’existence d’un thaumaturge disposé à accomplir un miracle. Simplement, je vois le système d’éducation s’enliser, et la maîtrise du français n’est qu’une victime parmi d’autres. Après tout, ce sont les écoles qui forment la société.

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Antoine Bressani – Élève de la cinquième secondaire au Collège Jean-de-Brébeuf

Niveler par le bas, Lettre ouverte, Le Devoir