GAGNER SON DÉSODORISANT À LA SUEUR DE SES AISSELLES

Ce livre a été écrit en 1978. J’habitais alors Ottawa et je travaillais à la bibliothèque de l’université. C’est le récit de l’année passée dans cette région au moment où j’ai connu celle qui allait devenir ma femme. Nous vivions dans un appartement avec un matelas sur le plancher, de vieux divans qui nous avaient été donnés par un locataire qui déménageait, une vieille table d’un marché aux puces et quelques accessoires dont une cafetière, un vieux grille-pain.

Un téléviseur 12 pouces d’écran, noir et blanc.

Mais quelle belle année !

Sauf que je n’ai jamais eu l’âme au travail. Du moins celui qui me privait d’être celui que j’étais vraiment. Celui qui tue au lieu de faire vivre la vie intérieure des êtres.

Le monde du travail m’a toujours paru une arnaque.

30 ans plus tard, je n’ai pas changé d’idés.

Le manuscrit a été présenté à une maison d’édition qui l’a refusé.

J’aurais fait de même…

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« Et il est d’autres hommes qui ressemblent à des horloges que l’on remonte jour après jour : ils font leur tic-tac et veulent que ce tic-tac ait nom vertu ! En vérité ceux-là me plaisent : où je trouverai pareilles horloges, avec la scie de ma raillerie je vais les remonter ; et encore pour moi elles doivent
ronronner ! »

Nietzsche

CHAPITRE 1

 

Chez le cheval, chassez le galop

et il revient au naturel…

 

Nous entrons dans Montréal, la métropole du Canada. Si grande ! Si vaste ! Dans les films étrangers – d’espionnage surtout – l’espion, comme une sauterelle poursuivant sa proie de cité en cité, ne rate pas la chance de s’y arrêter : le temps d’assassiner un méchant durant une partie de hockey.   Mais pour les amateurs de vrai suspense, de ‘thriller’, on peut s’y payer un film à faire dresser la moumoute d’un acteur hollywoodien recyclé : La traversée du Boulevard Métropolitain. Tridimensions, images aux couleurs givrées des relents de pollution. Les lentilles des caméras s’en sortent avec des cataractes.

 

 

Réalisation : Travaux publics

Casting : nous

Scénario : à la va comme je te pousse

Haben Sie Ane Schoeïn Garten?

 

Nous avons brusquement quitté la voie rapide en grimpant un coteau. Le troupeau d’acier tanguait de gauche à droite en balançant son arrière train sur le pavage gondolé, le souffle coupé de l’énergie qu’il lui faudrait déployer. En Jetant un coup d’œil dans le rétroviseur j’ai aperçu une dizaine de bouches voraces nickelées qui s’avançaient pour mordre le pare-chocs de là Volks. Le sang me battit aux tempes. J’ai appuyé sur l’accélérateur.  Je me suis approché du volant comme pour essayer de les battre d’un nez. Mais le troupeau prenait de l’avance. Impuissant, j’ai fouetté mes chevaux affaiblis par 500 kilomètres de route. Écrasés par la chaleur, ils tiraient lamentablement la coccinelle rouge. Une goutte de sueur prit naissance au-dessus d’un cil, enfla, puis glissa sur une peau déjà moite. « Comment des chevaux vapeurs ont-ils peine à tirer une coccinelle ? », ai-je pensé. Un beuglement de Klaxon me fit sursauter. J’ai étiré ma langue pour attraper la goutte de sueur pendant que mon moteur tirait la sienne pour suivre ces sculptures modernes encore vivantes. J’ai tourné la tête. Une bête massive et lourde nous dépassa. Un convoi routier. En me déplaçant vers l’allée de gauche, je vis une multitude d’artères qui passaient sous les poutres de béton. Tout à coup apparut, à mes côtés, un anthropocamionus dévoreur de route qui, sans prendre garde, me coupa dangereusement la route. Heureusement, le parapet de béton qui nous protégeait des chutes gardait le troupeau d’acier dans cette lisière.

J’ai passé ma main sur mon front, ensuite sur ma blonde. J’ai dû reprendre le volant en hâte. Une bête, dont la rouille avait mordillé les ailes tailladées en lamelles de chair ridée et flasque, pendante au-dessus de ses roues, faillit me happer. J’ai réduit ma vitesse. Il s’est alors engouffré dans l’allée de droite. Le troupeau d’acier ne se préoccupa guère de mes difficultés : il passa en trombe, emporté dans sa course folle. Les bêtes étaient prêtes à me piétiner de leurs pneus brûlants. J’ai fermé la fenêtre : l’odeur des émanations des grands silos à fumée des usines empestait l’intérieur de la voiture. Nous suffoquions : teuf ! teuf ! teuf ! les poumons.
J’avais envie d’une cigarette. Le ‘chain-smoker’ avait des maillons de brisés. Mais il était dangereux de s’allumer ici : on risquait de s’y éteindre.
L’anthropocamionus dévoreur de route se tenait cette fois à ma droite et roulait à la même vitesse que la mienne. L’homme qui montait la bête paraissait impatient mais peu nerveux. Lorsque surgit derrière moi un autre monstre qui faillit m’emboutir l’arrière de ses cornes, le premier conducteur esquissa un sourire couleur ‘Silence des agneaux’. J’étais pris au piège. Ils commencèrent à formuler un langage en beuglements répétitifs qui ressemblait à du morse. Les deux bêtes voulaient ma ferraille. « Over my dead métalbody ! ».Les beuglements agressifs ne cessèrent pas. pas. La conversation s’envenimait. J’ai tenté une percée du côté gauche, dans la dernière voie. Mais c’était une voie rapide pour véhicules musclés. Le mien était amputé d’un piston. J’avais l’impression d’être en chaise roulante près d’un coureur de 100 mètres, noir, musclé, astéroïdé jusqu’aux ongles. Pas de duel. Voire envie de… Pis encore ! Voilà qu’un mini monstre furonculeux et dermatosité défèque un silencieux qui s’abat avec fracas sur le sol, sautillant en tous sens. Les intestins de la machine émirent une série de pets – deux noires, deux blanches suivies d’une noire pointée – qui n’étaient même pas inclus dans la classification dalinienne.  Le silencieux s’arrêta finalement à quelques mètres de nous. J’ai zigzagué pour contourner l’obstacle. Une manœuvre qui écarquilla de terreur le conducteur qui me montra un doigt, et pas le moindre…La paix dura quelques minutes. Nous n’entendions que le piétinement du troupeau et quelques raclements nerveux échappés ça et là de la gueule des bêtes en furie.  Puis tout à coup une motocyclette, comme une souris à travers un troupeau d’éléphants, sema la zizanie. Le conducteur, vêtu de noir, viola deux lignes blanches. Il se faufila en tracé de S entre

les masses d’acier en course. Le mastodonte de l’ère préhistorique dû même s’écarter dans un changement brusque de trajectoire pour éviter le croc-en- roue de la souris apparemment inconsciente de la taille du monstre. La bête rugit, mais la souris passa.

Des cafards rutilants entraient et sortaient par des orifices de béton. L’air vicié du troupeau nauséabond envahissait l’intérieur de la Volks. Une masse grisâtre, formée des exhalaisons des bêtes, flottait  au-dessus de la ville. Ottawa :200 kilomètres.

 

 


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