Archives quotidiennes : 20-octobre-2010

L’ÂMOGRAPHE

J’ai l’image de mon esprit qui flottait au-dessus

de ma couchette. Lorsque ma mère entrait dans

la chambre, je la voyais d’un angle étrange,

comme si je me promenais au ras du plafond.

C’était normal pour moi. Sortir de mon corps.

J’étais né avec ce «pouvoir» et je croyais que

tout le monde le détenait. . Je l’ai conservé

jusqu’à la puberté. Il a disparu doucettement.

À mon grand regret…

Quand on naît, on est au temps zéro. Mais on ne sait pas trop comment cela va se passer. C’est une sorte de coma nécessaire à la douleur de la naissance. Et on passe bien des années à essayer de s’adapter à ce monde étrange de la matière.

Il n’y a pas de vraie différence entre la naissance et la mort : à la mort, tranquillement, la vie nous quitte, et la lueur des yeux s’en va, comme une lumière usée.

C’est à peu près pareil pour toute vie. Nous nous croyons différents, et nous le sommes ; nous nous croyons unique et nous le somme. La similitude nous sert pour tout l’aspect social de nos vies et dans nos rapports avec les autres. Pour le reste, la vie est une aventure unique et si la conscience est un tant soit peu allumée, elle peut être le plus beau voyage : celui de créer sa propre foi et d’y douter. Le doute est aussi important que la foi. Croire c’est mourir, douter c’est vivre.

C’est comme ça que je suis né. C’est comme ça que je mourrai…

***

Je suis né dans un village qui ressemblait à un nid : une vallée semée de maisons entourée d’îlots d’arbres. Oui, à un nid, et je me dis que c’est pour cette raison que je me suis toujours senti un oiseau.

De la forêt. Jusqu’au Maine… Deux rivières. L’une se situait aux États-Unis, l’autre au Canada.

Mon père et ma mère s’étaient mariés en 1941. Peu après que mon père fut enrôlé dans l’armée. De force. Se refusant à y aller , il avait donc cessé de manger des jours durant pour s’affaiblir et ne pas passer l’étape médicale. L’Europe était trop éloignée… Ce n’était pas sa cause. Ou bien il avait peur…

Je me souviens que nous habitions un deuxième étage d’une maison qui appartenait à mon oncle de souche irlandaise. Une maison sise au bas d’un terrain en pente. Derrière on pouvait apercevoir un champ, une voie ferrée et, en arrière plan une rivière. L’inclinaison était si forte qu’en jetant un coup d’œil à la fenêtre on pouvait y voir passer les quelques voitures de l’époque. Des mastodontes lourds, pour la plupart noir, de sorte que l’été on avait l’impression de se promener dans un four.

Mon oncle était roux comme une carotte et s’emportait fréquemment. Surtout lorsqu’il buvait. Souventefois. Alors «l’ire» s’emparait de lui. La plupart du temps il se chamaillait avec son frère.

Lui, il alla à la guerre, débarqua en Italie, se fit tirer une balle dans le pied pour s’enfermer ensuite dans une cave à vin attendant les secours. Il en ressortit deux jours plus tard, ivre mais vivant. C’est la seule façon de gagner une guerre… Ne pas mourir. Et il la gagna. Il boita presque toute sa vie et traîna son accent irlandais dans un français qui se désintégrait à mesure que la bouteille baissait. Sa pension de vétéran fut son principal soutien.

1952

J’étais dans le Maine. Un champ de pommes de terre. Automne. Tôt le matin. Il y avait plus de buée dans les champs que sur les fenêtres. Des vapeurs étranges… Le soleil frappait la terre et le choc de la chaleur du froid des champs formait des nuages. Les tracteurs chantaient avant les coqs. La terre avait une haleine de pommes de terre pourries. Les champs humides, les sillons, les bruits des tracteurs et, au loin, comme des foulards de brumes courant sur les champs. Des tonneaux de bois. Des bruits de patates qui tombaient au fond. Un tambourinement dans l’air frisquet du matin qui nous glaçait le dos. On déjeunait tôt le matin. Le soleil apparaissait l’œil à demi ouvert à l’ouest et il traînait des flaques d’ombres dans les vallons.

Aller aux patates était à cette époque une façon de gagner sa vie. Une manière de survivre. Mes parents avaient été élevés pendant le crack de 1929. Et les menus de table étaient composés de recettes inventées à partir de légumes et de jarrets de porc. Noël était une orange. La pauvreté, presque la misère, ils l’avaient connue. Ma grand-mère avait accouché de dix-sept enfants. Ça faisait des bouches à nourrir. Avant qu’ils ne deviennent des bras, les temps étaient durs. Plus tard on appela cela «la revanche des berceaux». Un manière de combattre le fait anglophone du pays. Les conquérants anglais versus les abandonnés français.

Le soir venu ils se couchaient le dos brisé, pour se relever le lendemain en se jetant en bas du lit. C’était ça la vie. Ils y passaient trois ou quatre semaines puis revenaient dans le nid de Pohénégamook : c’était suffisant pour passer l’hiver. L’été on jardinait. On semait du navet, des carottes et des pommes de terre… Il y avait toujours un petit poulailler derrière les maisons pour les œufs et la poule… le dimanche. Quand on a faim, personne ne se demande si l’œuf vient avant la poule. On ne se demande rien ; quelqu’un est là pour résoudre le problème du sens de la vie. On pousse dans l’étroitesse des apprentissages souventes ffois utiles aux sociétés. Mais au delà , il y a la vie intérieure plus riche, plus cachée, que tout le monde cache : la passion de l’existence où certains sont morts avant de naître, ou un peu après, rien que pour n’avoir pas douté de la foi. Mais avant le luxe d’être soi, il faut avoir le luxe de manger…

Ce devait être vers la fin août que l’on procédait à l’embauche des travailleurs. Je me vois encore dans le sous-sol de l’église, à Estcourt, par un beau dimanche au milieu d’une foule qui piaillait. Ils étaient grands, trop grands. On me bousculait, on chahutait. Je me sentais malmené. Il y eut un gémissement. Une femme perdit conscience près de moi. Elle s’affaissa et je vis son crâne heurter le plancher de ciment. Ses yeux révulsés me figèrent sur place. J’entrevis un filet d’écume qui sourdait de sa bouche. Les gens paniquaient. Le temps parut s’arrêter. Je me suis sentis soulevé. Mon père me tenait dans ses bras. Un attroupement se forma. On prit la femme pour la transportée. Elle fut aspirée dans la foule. Une grande porte s’ouvrit et un pan de lumière inonda quelques secondes l’étouffoir de ciment et de pierres.

Au retour, on ne parlait que d’elle. Elle mourut à son arrivée à l’hôpital.

Nous sommes retournés dans le Maine cet automne-là. En revanche, mon père et ma mère ne se levaient plus pour aller aux patates, ils se levaient encore plus tôt pour nourrir ceux qui y allaient. Je pense que c’est ainsi qu’il apprit son métier de cuisinier. Il remplaça le cuisinier, passant de valet de cuisine à …chef.

Je passais mes journées à jouer dehors, près d’une route de terre en tirant avec un pistolet de plastique sur les gens qui passaient en voiture. Les travailleurs rentraient, essuyaient leurs gros pieds sur le perron et rentraient manger. Ils avaient tous le même parfum : celui des pommes de terre pourries.

De temps en temps nous allions au cinéma. Je n’ai vu que des western américains. Des chevaux, des cowboys, des méchants, des bons, de la poussière, des bagarres. Ce n’était que de la fiction, mais cela ressemblait curieusement à la vie.

Il y avait près de la maison un petit ruisseau. J’y bâtissait des bateaux des débris de bois qui traînaient ça et là. Les courants et les entrelacs dans leurs gargouillis constants me fascinaient. Et les quelques algues vertes qui dansaient me charmaient de par leur flottement curieux d’ensemble. Un ballet vert sous un ciel bleu.

Je bouffais de la terre. On ne sait pas pourquoi les enfants bouffent de la terre. Je ne peux me souvenir du goût, mais je me rappelle bien de l’âpreté du sable dans ma bouche.

Je ne savais pas que j’avais cinq ans. On ne se rappelle jamais de l’âge qu’on a.

J’avais plus de doigts que de bougies sur mon gâteau. J’avais du souffle pour éteindre un feu, mais je ne savais pas encore comment le diriger vraiment.

On est malhabile quand on est tout petit. Quand on est grand on pense qu’on ne l’est plus.

À chaque anniversaire on est tous pompier. Je sais maintenant que les feux grandissent plus vite que nous.

« Il a tiré ici, regardez ce trou.» Il affichait son T-shirt

avec une percée cerclé comme une brûlure juste en dessous de

l’aisselle.

Mon premier frère vint au monde le 2 février 1952. Il y eut des complications après la naissance. Il fut hospitalisé à Edmundston. C’était loin, pour moi, et très long le trajet. J’ai le souvenir flou d’une visite à l’hôpital. On découvrit qu’il était allergique au lait. Au lactose dirions nous aujourd’hui.

Lors des repas , et que je le voyais s’agiter dans sa chaise de bébé, ma mère cachait le lait sous la table. Il en raffolait, mais ne pouvait pas en manger.

Mon père essayait tous les métiers. On qualifiait ma mère «d’intellectuelle». Elle passait son temps à lire : des revues et des nouvelles glissées dans des romans-photo. Il n’y avait pas de soap opéra dans les années cinquante. Il y avait ces revues aux histoires d’amour.

Le diplôme qu’elle avait à l’époque lui aurait permis d’enseigner. Mais j’ai appris plus tard qu’elle travaillait dans un salon de coiffure comme assistante. Et mon père acheta une chaise de barbier. L’appartement n’était pas grand. La chaise prenait une grande place, et il y avait toujours du monde à la maison et du poil sur le plancher. Il commença à demander 15 cents la coupe. Puis un peu plus tard 25 cents. Comme tous les hommes de l’époque, il avait les cheveux gommés. Ma mère était maigrichonne. En revoyant les photos léguées à la suite de sa mort, je voyais une petite femme aux yeux grands et clairs, les jambes un peu arquées. Sous cette apparence frêle se cachait une âme têtue. Les photos avaient été prises par mon père. Les photos en couleur étant rarissimes il les avaient retouchées avec des crayons pour colorer. Cela donnait un résultant étrange : entre la photo et la peinture. Barbier, peintre, violoniste. Je pense qu’il avait l’âme d’un artiste et que c’est la raison pour laquelle il eut autant de difficultés dans sa vie. Quand il buvait, il imitait mes oncles et mes tantes. J’entends encore les rires de ma tante Yvonne et Aurore pour qui il avait un certain penchant. Parce qu’elles étaient en chair et qu’elles riaient toujours. Il n’avait pas le droit de les aimer de sa chair, mais il les aimait en désir, sans doute. Je savais que cela agaçait ma mère. Plus tard, bien qu’elle entretenait des liens plus ou moins étroit avec ses sœurs, elle se méfiait d’elles.

Ma mère, elle, n’était pas naïve. Et dans cet univers de cachotteries de sentiments et de passion, j’ai cru comprndre qu’elle avait préféré se taire, et s’enterrer elle-même pour ne pas créer de remous. C’était une grande âme étouffée, qui paraissait fragile. Elle acquiescait en silence sur tout, mais au fond d’elle-même, elle rejetait souvent. C’était là son doute… Mais au fond se cachait une force non pas de la nature mais de la vie plus profonde comme si un instinct, une révélation lui dictait qu’il existait un sens et un but plus profond à la vie, mais qwu’il nous était inconnu.

Ma grand mère avait accouché de 17 enfants. Pour la revanche du berceau, au Québec, elle avait fait sa part. Je ne sais pas si elle les avait fait avec passion, mais au moins on aurait pu croire qu’elle était une fabricante d’âmes pour l’église catholique dont le but est toujours d’offrir à Jésus et à son père le plus de disciples possible pour le paradis. À la différence d’une secte, on ne voit pas le guru.

Il ne savait pas qu’on pouvait être «différent». Il n’a jamais su assumer cette différence. Il n’avait jamais aimé l’école. Écrivant au son, il se sentait à la fois gêné et frustré : être quelqu’un passait par le pouvoir de l’écriture et du discours. L’estime de soi lui manquait. Et cette tare se répandit dans la famille par ses chromosomes.

Le temps avala quelques horloges et je me retrouva chez un arracheur de dents… Déjà… Cette faiblesse me poursuivit toute ma vie. Et à chaque fois qu’il me conduisait chez ce médecin qui m’arrachait une dent, j’avais droit à un cadeau. Le dernier fut… des dentiers. Mais ce fut plus tard, bien plus tard…

***

Un jour, deux types entrèrent dans la maison. Mon père pensa sans doute qu’ils voulaieint une coupe de cheveux. Ce qui se passait sous mes yeux avaient l’air d’un drame. Il pratiquait égalment le métier de chauffeur de taxi, et les deux types en voulaient un. Je ne parvenais pas à saisir cet air sombre qu’il arborait. Mais quand il partit je pouvais lire l’angoisse de ma mère.

Il revient tard le soir, refusant de dire où il avait laissé les deux types. Mais il enleva son T-shirt blanc et montra à ma mère un trou, sorte de perforation brûlée, juste en dessous de l’aisselle : quelqu’un lui avait tiré dessus.

Alors, pendant des jours, au petit village, les gens firent un pèlerinage pour voir la trace de balle.

Il l’avait échappé belle. Il garda longtemps en souvenir le T-shirt. Mais comme tous les souvenirs dans la vie, d’autres événements se préparent, et bien des oublis passent.

Mon premier ami fut un porc. On n’a pas de préjugés

envers les porcs quand ceux-ci jouent avec vous et

vous démontrent une intelligence et une sensibilité

qu’on ne rencontre pas toujours chez les humains.

– Il n’ira pas à l’école, dit mon père.

Curieusement, mais qui avait tant soif de savoir, j’en fus chagriné : on allait regarder mon entrée à l’école parce qu’on avait déniché un job quelque part en forêt, au nord du Québec.

Le voyage fut long. Je crois que la première étape fut de s’arrêter à Québec où il loua une chambre. Il passa visiter ma tante Cécile qui avait émigré en ville. L’une des rares à ne pas avoir demeuré en campagne.

La chambre qu’il avait loué était situé au 4ième ou 5ième étage d’un hôtel avec vue sur le port et tout l’achalandage qui me rivait les yeux à la fenêtre. Je n’en revenais pas de toutes ces lumières, moi, issu d’un village où les étoiles faisaient office de lampadaire.

Nous sommes partis le lendemain pour un voyage qui me parut une éternité. Il devait être 7 ou 8 heures quand je m’endormis dans l’auto pour me réveiller dans une puanteur étrange : mon jeune frère, un bébé de deux ans, m’avait fait dessus.

Ce soir-là nous avons couché dans un motel. C’est dans cette entrée que j’ai vu pour la première fois un appareil de télévision. Je me souviens avoir vu un avion passer dans l’écran. J’ignore jusqu’à quel point peuvent s’aggrandir des yeux quand on voit des images sur un écran pour la première fois. Mais je n’étais plus que yeux rivés sur cet appareil.

Les souvenirs d’après sont vagues. Je me suis retrouvé le lendemain dans une auto-chenille à travers une forêt sombre. À travers les hublots on pouvait voir les goutelettes glisser et les arbres vaciller. Un train d’enfer, des odeurs d’huile et des chapelets d’injures parce que la voiture tanguait. Ce n’était pas une route, mais une voie à travers les arbres. Et il devait avoir plu en abondance cette année là puisque l’auto-chenille s’est enlisée dans la boue et il fallut une éternité pour la sortir de là. Je pense qu’il a fallu un camion pour la tirer afin de poursuivre le chemin.

L’hiver arriva. Le sol gela, les premiers flocons de neige descendirent doucement pour recouvrir le sol.

Mon père se levait tôt pour cuisiner et ma mère lui servait d’assistante.

J’allais jouer dehors à tous les matins. C’est comme ça que je fis la rencontre d’un porc qui venait chaque matin manger derrière la cuisine, près de la porte. On lui jetait un sceau des restes du repas. Avec le froid de canard qui régnait déjà, des vapeurs fumantes se dégageait du tas de nourriture. Il prenait son repas sur un lit de neige. Puis quand il était rassasié, il venait à ma rencontre. Je ne sais pas qui des deux était le plus curieux. Lui me reniflait, moi je le regardais. Je connaissais les chiens, les chats, les vaches, mais je n’avais jamais vu un animal semblable. Étrangement, je ne le voyais pas comme un animal. Au sens d’une créature pas trop évoluée et dépourvue d’intelligence. Je ne connaissais rien à ce qu’on nommait intelligence. J’étais un instinctif tout à fait ouvert à tout ce qui se présentait. Connaître sans préjugé. Vraiment connaître. Apprendre les préjugés c’est rétrécir sa vision de la vie. J’ai eu la chance d’apprendre seul sans que quelqu’un me dise qu’un porc est laid et visqueux ou sale. C’est sans doute pour cette raison que j’ai détesté, plus tard, l’école et les formes d’apprentissage qu’on fait aux enfants. On leur montre si tôt ce qu’il faut faire ou ne pas faire, penser ou ne pas penser que le système, la grande fabrique de travailleurs et on traite l’enfant comme si c’était un ignorant. Il l’est, mais en quelques années, si on le laisse un peu libre, il en sait déjà plus que bien des adultes.

Revenons à nos…porcs.

Je pense que notre premier échange fut très intéressant : lui se servait de son nez, moi de mes yeux. Mais au fond il y avait quelque chose de bien plus profond et fondamental : l’instinct que nous partagions. Et le porc n’avait pas de préjugé envers moi non plus. Mais comme toute créature différente il fallut nous apprivoiser : je craignais qu’il m’attaque, je craignais sa réaction, mais il avait également peur de la mienne : lui avait déjà vu des humains, lui. Et je compris plus tard à quel point le porc avait raison.

Il était gras et poilu… Une peau rose recouverte d’une sorte de duvet blanc. J’étais impressionné par son gros museau et son langage étrange. J’avais déjà appris un peu d’anglais dans le Maine, j’étais ouvert à tous les sons qui se présentaient. Et comme tous les humains, je cherchais un sens aux choses.

Je vis que le porc avait une queue en tire-bouchon. C’est étrange, mais chaque fois que j’ai ouvert une bouteille, tard, très tard dans ma vie, je voyais la queue du porc ouvrir la bouteille, comme une fête…

Le porc commença à me taquiner avec son museau. Je compris qu’il voulait jouer. Mais à quoi peuvent jouer un porc et un enfant ? Comme j’avais vu des films américains, j’ai pensé qu’il pouvait me servir de cheval. Je grimpai dessus et il se laissa faire. Il partit à grande course. C’était excitant. Mais étant donné les courbes de mon cheval, je ne pouvais rester que quelques secondes. Et c’est là que ce passa la magie : quand je chutais, il s’arrêtait. Je rembarquais et nous partions en trombe avec toujours le même trajet : le tour du camp.

Nous avons joué comme ça pendant tous les mois d’hiver. À chaque matin je retrouvais mon porc à l’entrée, le lancement du sceau, les vapeurs aux odeurs toujours pareilles. Je le laissais déjeuner en paix et quand il était prêt nous jouions au cowboy.

Je suis devenu très habile à monter la monture. Mais le porce allait tellement vite qu’un jour je fis une chute en tournant le coin du camp qui me marqua. J’étais sonné… et pour de vrai. J’avais le visage planté dans la neige et je ne voyais plus rien. La tuque toute croche et je tentais, bedaud, de me relever. Le porc vint vers moi et se mit à parler. Comme s’il voulait me secouer. J’ai alors replacé ma tuque, essuyé le visage et remonté sur ma monture.

Mais comme dira plus tard Geoges : All things must pass. Et c’est ainsi que le porc disparut parce qu’il avait été élevé pour nourrir les bûcherons du camp. En ai-je maingé6 Je ne sais pas. Sans doute que oui. Ceux qui disparaissent prennent toujours une autre forme…. Ils en deviennent invisibles.

Il y a probablement un peu de porc dans tous les êtres que j’ai rencontré dans ma vie. Je ne me suis pas fié aux dires, je me suis fié à mon instinct. Rares sont ceux qui ont passé le test. J’ai toujours eu du flair pour les méchants…

Il se passa deux ou trois incidents pendant cette hiver-là : un bûcheron fut attaqué par un orignal, je suis allé à la rencontre d’un ours et j’ai tenté de le caresser. Tout le monde me regardait à partir du camp. Personne ne sortait de peur que la bête ne me déchiquète. Mais je suppose que les bêtes ont un flair pour les «enfants». J’ai encore le souvenir des chevaux attelés à leur traîneaux aux skis de bois plaqués d’acier sur lesquels j’embarquais parfois. Il y avait le froid, le froid mordant, et les museaux des chevaux qui crachaient de leurs narines des jets de vapeur.

Puis au printemps arriva un couple avec deux enfants. Je pense que c’était le patron… J’ai joué avec les deux enfants, dans un petit camp, à un jeu étrange : fabriquer des images à partir de cubes. L’une m’avait particulièrement frappé : c’était celle d’un diable cornu. Qui donc m’avait déjà appris la peur du diable,la crainte de l’enfer ? On ne sait pas ce qu’on enseigne aux enfants à travers les discours des adultes que ceux-ci entendent sans…écouter. Ce sont comme des messages subliminaux. Les premiers, sans doute.

L’été passa. L’école m’attendait…