GAGNER SON DÉSODORISANT LA LA SUEUR DE SES AISSELLES (3)

« Il faudrait pour le bonheur des États que les philosophes fussent rois ou que les rois fussent philosophes. » Platon

Le bonheur est un art. Comment vivre en cessant de

Ne faire que de la peinture à numéros ?

Juin.

Chaque matin, je pars à huit heures avec mon petit sac à lunch. Je suis vêtu d’une chemise propre ( pour faire plaisir au patron), et coiffé d’une chevelure style ‘woodstock’ ( pour le faire carrément chier). Ça le brûle. Ça m’enflamme. J’aime ça. Je suis moitié mercenaire, moitié à genoux. Debout par le poil, couché par la chemise. Schizophrénie obligée.

L’autobus m’aspire. Les portes se referment sur leurs franges caoutchoutées et étanches. Le soleil ressemble à un jet de faisceau laser qui frappe la ville : les ombres des buildings sont comme couchées. Je les envie. Elles n’ont pas l’obligation d’aller travailler. On a beau marcher dessus, elles ne se réveillent pas. Je suis la seule ombre qui prend l’autobus. Avant j’écrivais des poèmes. Maintenant je suis tapis. Tapis dans l’ombre. On me marche dessus. On me nettoie à sec par des discours insipides et des théories si claires qu’il faut les écouter avec des verres fumés. Des discours qui finissent par ressembler à des étiquettes de bouteilles de nettoyants qui décapent les personnalités et tuent des microbes. Ils javellisent. Ils vous décolorent jusqu’à la race blanche des pensées. C’est une nouvelle forme de racisme. Vade retro marginal ! Rame ! On te conduira au bonheur.

***

Le soir je reprends l’autobus. Une vraie fête des yeux ! J’attends, accoudé à la clôture de fer forgée qui entoure le carré de pelouse qui borde la grande église d’en face. Je suis las. Rempli de fatigue. Ma nature a horreur de la fatigue. Du vide. Épuisé, il ne me reste plus qu’à vivre du regard, qu’à virer en tous sens ces organes gémellaires, parfaitement réglés, et à sucer des globes, tel  un vampire d’œil,  la vie d’alentour. Pour nourrir la mienne…

Il est 16h00. La chaleur est accablante. La circulation s’intensifie. Les bureaux se vident. Les autos se remplissent. Les portières claquent. Les pneus crissent. Les fonctionnaires, pendus à leur cravate, dénouent nœuds et nerfs. Les voitures se

laissent glisser dans les rues, ces artères de goudron. C’est la débâcle. Elles sont impatientes. Elles foncent, klaxonnent, zigzaguent, s’arrêtent, repartent. Les conducteurs, accoudés  aux portières s’épongent le front, écoeurés jusqu’à l’os de cette marmite à roues. Ah ! Quand on est missionnaires de l’État !…

C’est au moment où l’autobus longe la grande rue, lentement, comme ralentie par

cette pâte faite d’acier et d’humains, que je m’excite. Les trottoirs deviennent des tapis de chair tricotés des mailles des âmes passées à la machine à coudre de la chaîne  des A.D.N. La tête périscopée dans la fenêtre je fouille les regards. Certains

m’acceptent. Une particule subatomique de caresse. Une éternité enfermée dans une lueur d’œil. J’entends « Tu me trouves jolie ! ». D’autres se font silencieux en inventant un cataracte temporaire : « Suis seul (e) au monde ». Des têtes rondes déveluées. Des tignasses sombres comme des pare-soleil. Des bustes lourds Des corps cuivrés, musiquant leur chair en couleur cuivre de trompettes. Des  velus…Des parvenus…

Au bord de la rue, un vieillard  accroché aux montants d’une vitrine, se sert d’elle comme d’une canne pour suppléer à sa faiblesse. Il fait 36 degrés celsius. Il a une tête énorme, la tignasse abondante et blanche neige. Ses yeux sont enfoncés dans son crâne, comme s’ils étaient déjà dans cet ailleurs où il avait déjà été. Des yeux révulsés, de lèvres sèches, lippues, la lèvre inférieure salivée, écumante de bave :une bête au bout de sa vie… Sa tête est comme une pomme qui cherche à rejoindre le sol. On aurait qu’à s’asseoir en dessous de lui et réfléchir pour découvrir la loi de la gravité.

Un chien au cerveau mené par le  nez promène une dame lunettée, la peau blanche et molle aux aisselles ballantes. Il la traîne de poteaux en poteaux, et lui montre de son train arrière, en soulevant la patte, le charme et les trésors des lampadaires. La dame aux pattes courtaudes jappe, furieuse, invective le quadrupède monosensitif. Elle va d’ailleurs à contre-courant sur ce trottoir, sinuant à travers la coulée humaine.

Des humains, encore des humains, toujours des humains. Une vaste fresque mouvante entrevue à l’aide d’un spectroscopte .Des millier d’éclairs  allant en tous sens, des particules de conscience qui paraissent se mouvoir, sans raison, dans un univers subatomique. Je ne perçois qu’un mince trait sillonnant vos yeux. Je spécule sur vos vies. Heureux ? Heureuse ? Satisfaction ? Tristesse ? Indifférence ? Une lueur passe en une fraction de seconde. Une lueur d’œil. L’âme qui l’habite  s’envole vers un ailleurs. En ville les humains ont le regard dans le vide. On dirait qu’un grain de micas, incrusté dans un de ces buildings, avale leur regard.

Ils passent d’une habitation à une autre. Entre les deux il n’y a rien. Du moins rien d’humain…

Nous passons à travers un quartier plus pauvre. L’autobus vire à gauche. Quelqu’un a épluché des arbres morts, les a enduits d’un masque vert, et les a planté dans le sol. Ils n’ont plus de feuilles. Ils sont emprisonnés dans des fils électriques. Ils sont roides, séchés. Ils n’embrassent plus le soleil, ni ne tendent les branches vers les nuages, comme le font les vrais arbres. Ils ne dansent plus aux vents. Ils n’ont plus de voix. On les a décordevocalisés.

Virage à droite. Nous passons devant le Parlement. Devant celui-ci se déroule une manifestation. Une foule massée scande des slogans. Deux hommes casqués et bardés comme des cosmonautes traînent un émeutier, sur le dos, sur la pelouse, sûr de lui. Les cultivateurs protestent. On les oblige à réduire leur production de lait. Ah ! la vache ! Le ministre de l’agriculture apparaît, mal à l’aise. Le lait, la crème, le beurre, et de futures poule volent comme des cigognes qui portent ‘bébé mépris’. La politique enfante des malheurs. Heureusement pour le cravaté, l’escouade anti-émeute intervient. Ce qui jette du venin sur le feu. Mais ils réussissent à repousser les envahisseurs. Avec la volée d’œufs sur les pierres grises du parlement, les murs ont l’air de faire de l’acné. Un haut-parleur crache des sons qui grésillent,  feutrés par la foule trop dense. Les tracteurs se promènent en arrachant des plaques de cette belle pelouse verte, tournoyant ici et là, grondant, fumant, conduits par un chauffeur fulminant éconduit. Des curieux, les bras croisés, font danser leurs sourcils, le reste du corps sans broncher.

L’autobus nous éloigne. La moitié des occupants se tourne   vers cette cohue bruyante et excitée. Les yeux vairons, un jour verront…

C’était comme ça ce jour-là. Je regardais les autres vivre. J’ai compris alors que je regardais un peu de  gens morts.

C’est ainsi que je suis arrivé à me demander comment je pouvais vivre, non plus fatigué et avachi devant une télé ou une foule.

Il n’y a personne dans les rues…

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