GAGNER SON DÉSODORISANT À LA SUEUR DE SES AISSELLES (2)

_

Le travail est la prière des esclaves ; la prière est le travail des hommes  libres.

Léon Bloy

Le travail à la chaîne est rendu encore plus inhumain par le rythme effréné, et sans cesse accéléré, que dicte un patron soucieux de rentabilité, confortablement installé dans un fauteuil, et dont la seule fonction consiste à surveiller de façon quasi policière ou pénitentiaire le travail des ouvriers. Les temps modernes Les temps modernes

***

Nous avons parcouru  700 kilomètres pour venir gagner nos vies,  trouver un instrument de torture payant.

L’amour avait chambardé tout mon plan de vie. Un plan de vie dont j’avais tracé l’esquisse, un petit dessein, un petit destin, mais de grandes ambitions cachées : ne rien faire. Comme un revenant de l’au-delà, un touriste de la Vie. Parcourir la Vie, découvrir les autres, aimer. Point.

J’étais paresseux au sens social du terme. On ne cultive pas la paresse. Elle est là, et c’est elle qui nous cultive, en autant que l’on soit cette «paresse», cette capacité à ne rien faire  qui nous sculpte.

Le reste est une obsession de l’Homme pour la galère et son rendement.

Tout le bric-à-brac de l’industrie, même celle du savoir, je les considérais comme une maladie de l’Histoire. Une Histoire parsemés de tueurs d’âmes.

Je l’ai su… Je l’ai su dès les premières années de ma vie.

***

On a échangé de belles grandes forêts pour des millions de tonnes de briques adroitement posées : des maisons, des buildings géants qui grattent les ciels, des châteaux en Espagne sans  Espagne Nous avons loué un tout petit cube (un logis) pour nous abriter. Dans le quartier chinois de la ville. A l’entrée, plus précisément. A dire vrai, il y a là un mélange de noirr, de jaunes, de blancs, une sorte d’ébouriffage de couleurs due au klondyke de l’american way of life qu’on peut trouver dans ce pays qu’est le Canada.

Au second étage, vivent  une grappe de noirs qui bambochent sans arrêt. Durant les week-ends ils arroseront notre petit coin de pelouse de leurs vomis… Quand ils ne ratent pas l’auto… Drôles d’oiseaux ! …Un peu plus loin,  il y a un libanais qui tient un dépanneur. De biais, à droite, un chauffeur de taxi toujours en rage qui nous engueule tout le temps pour son ‘crisse’ de parking. On dirait qu’il veut toujours notre peau… Un taxidermiste…

*

Au début nous n’avions de yeux que pour cette fourmilière géante, grésillant de néons, turbulente, voire criarde, qui affiche ses richesses derrière des vitrines pour nous permettre de faire du lèche-richesse.

Les jours ont passé. L’enchantement a viré au vinaigre. À force de répéter les mêmes gestes, de voir les mêmes choses, nous nous sommes lassés. L’esprit de lucre,  nourrit d’un salaire de famine, a éteint notre appétit. Notre soif. Comme une lente fermentation. Si lente et si dense que nous ressemblons parfois à  deux âmes ulcérées. À  la fois heureux et ulcérés. Car l’amour est une sorte de nids à deux places. Et pendant un temps, il n’a de place que pour l’amour : un aveuglement doux qui nous extrait du monde extérieur, en même temps que celui de notre propre intérieur. Un accord dans la symphonie de la vie.

Ainsi réduit dans un temps et un espace restreint,  la soirée et la cuisine, sur une vieille table aux pattes nickelées, j’ai pris l’habitude, chaque soir, de rayer ce monde d’une ligne d’encre. Ne pouvant l’effacer de ma tête, je pouvais à tout le moins l’embrouiller, le déformer pour le former à nouveau à ma guise. En faire une aventure. L’Indiana Jones de la ville qui chasse les cancrelats dans les encoignures de son appartement ainsi que les salauds d’adultes organisés et cravatés, embourgeoisés, trouvant leurs armoiries dans des diplômes.

Je ne comprenais pas trop qui j’étais, mais j’avais un instinct incroyable. Le plus difficile est de savoir qui l’on est vraiment, de se détacher de ce qu’on veut faire de nous. Bref, de nous délivrer. J’avais passé des années à partager un appartement, dans une petite chambre. Je ne possédais qu’un matelas posé sur le sol. Les soirs d’hiver, quand la température chutait à moins 15 degrés Celsius, je dormais toujours la fenêtre ouverte.

On cherche tous le bonheur. On le cherche sans jamais vraiment le trouver. Il n’y a pas de formule. Mais dans l’amour, il est toujours une forme d’apprentissage de la vie qui sous entend un contrat social en même temps. En même temps qu’il m’effrayait, en même temps il m’appelait.

Comma la peur de rater quelque chose…

Mais l’amour ne se pose pas de question : C’est déjà – dans son commencement – une passion.

Alors, j’étais devenu «normal»… J’allais travailler, fonder une famille, travailler, élever des enfants et vivre l’amour.

Je devais aussi vouloir obéir, après avoir passé vingt ans à me faire lessiver le cerveau avec les réussites sociales. On apprend aux humains à ne pas être différents. Obéir aux lois, obéir aux principes, obéir à des religiosités, des conduites. On est tous un peu victime du syndrome du soldat : en rang d’oignon. La liberté d’esprit encapsulée dans des formules à la Goebbels.

L’obéissance est une vertu qui tue. Car trop souvent l’obéissance sociale est un ordre venu de haut par quelqu’un de tordu ou encore bien savonné, lavé, qui s’est donné pour mission de former les autres.

La seule mission de l’existence est de se former. D’être simplement, tout simplement dans le respect des autres.

*

Les livres sont là, épars sur les chariots métalliques, derrière les ascenseurs. De 8h30 à 9h15, c’est la course. Ils appellent cela le rendement.

Mais qu’est-ce que le rendement ? Il y a deux milles ans, on a demandé à des types de soumissionner pour fabriquer une croix. Elle devait être livrée le lendemain. Trois types du village soumissionnèrent. S’ils avaient vécus aujourd’hui, ils auraient eu à faire face à la concurrence du Japon, du Mexique, de la Chine, and the So on océaniques countries. Au moins deux cents entrepreneurs. La croix la plus rapidement construite : pièces de Chine, montée au Mexique, et livrée en Judée.

Le rendement ? C’est ce à quoi tous les travailleurs de ce monde sont crucifiés : travailler vite et bien. Il faut éjaculer vite et bien. Tout le contraire de l’art de bien faire l’amour… Pire : on fini par oublier la vie. Bouleté au bal du boulot, tu déboules, ébouillanté de l’asphalte, surpris à rêver de la boulaie, tu balaies sans arrêt, boulomane,  devenu désormais le bourbillon dans le grand visage du bourbier de cette société de brocanteurs boursicoteurs.

Dans nos rangs il y a un italien. Un descendant des romains ? Il travaille comme un damné. Cigarette aux lèvres. Il coure. Il fait du zèle. Aux yeux du patron, c’est un ange. Les anges ont des zèles… Il cumule deux emplois. Le soir, il travaille comme serveur. Il a quarante-quatre ans. Il se plaint souvent d’entropie de chair. Le corps à peine à suivre. L’italien maugrée. Il fait le procès de sa ‘vieillesse’ en mangeant des avocats avec une petite cuillère. C’est son entrée aux repas du midi. Quand il le mange, il glisse un livre entre son séant et le tabouret.

C’est bien là le grand drame du monde : les livres, pour en tirer profit, il faut savoir les déguster avant de les chier.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.