Alain Bésil, écrivain. Le mystère du lac Pohénégamook. (extrait, chapitre 4)

CHAPITRE 4

L’ACCIDENT

«La vérité  n’est pas en quelque lieu lointain, elle est dans l’acte de regarder ce qui est.»

Krishnamurti

Tout déchirement nous amène à l’idée de créer une couture.

Alan Kart

Il est une étrange manière de vivre  cette  vie : chercher. Chercher un sens à celle-ci.  Tous les intellectuels qui sont passés en ce monde,  les philosophes, les chercheurs, les braqueurs d’idées, se sont demandé comment fonctionne l’Univers. Un avocat nommerait cela un «vice de procédure». Car, en fait, chercher est une activité «terrestre» et un passe-temps.  Elle est liée à l’idée qu’il y a un montage et une finalité. On ne démembre pas la structure de l’Univers, on structure l’Univers après un cumul, une capture de séquences qui nous donnent la plus grande illusion du monde : la connaissance.

Nous ne connaissons jamais vraiment. Mais nous la bâtissons toujours.

Les oiseaux se contentent de voler. Leur activité est le vol. Les humains, eux, cherchent à créer : leur activité est leurs actions. Et chaque fois qu’ils sont en «vol», ils se demandent comment ils volent, ce qui les fait voler et, surtout, pourquoi ils volent.

Ils diront que c’est l’air. Ils diront que c’est Dieu. L’idée la plus étrange est que Dieu a créé – si on peut dire ainsi- l’air pour respirer et le fait de voler est comme ces médicaments inventés qui traitent des maladies par effet secondaires.

L’être humain pense que Dieu est un cerveau. En un sens, oui. Mais il est un rêve avant tout. Et il a toutes les libertés du rêve. Tous ceux qui se réveillent avec le souvenir de leur rêve étrange diront : «Ce rêve était stupide». Pour l’humain, ce qui n’est pas organisé, ou qui ne l’est pas à sa manière est bête.

À penser ainsi, la forêt est «bête». La forêt du désordre où les lièvres font leur maison.

Alors, Dieu serait  un idiot.

Dieu apparaît plutôt comme  un subconscient dans lequel nous vivons. Et tous les matériaux sont là, sans ordre.

L’Univers fonctionne. Bref, il besogne, il se meut, et il joue à créer dans une sorte de  débris d’une structure génétique jamais stabilisée.

L’idée que nous nous en faisons est que celui-ci a un but : un long travail sur un temps qui nous apparaît infini. Nous lui accordons un «dessein», une finalité, comme s’il bâtissait, dans un plan bien établit un «avenir.  Comme si l’Univers était une sorte d’esclave à notre service. Et la plupart des gens attendent que l’esclave fasse le travail à leur place.

Et quand vient le moment de confronter toutes ces «vérités», il s’ensuit un combat d’idées. Il en ressort deux choses : une idée nouvelle et des vieilles idées,  ou conceptions, allant toutes aux rebuts.

L’humain a appris le jeu des idées. Les réalisations, de par ses découvertes, lui ont donné raison quand sont apparus des résultats techniques.

L’erreur a été qu’il a pensé décoder l’univers et que c’était là son rôle.  En fait, il n’en a pris que quelques matériaux et, en les joignant, a créé quelque chose de fugace : un momentané gonflé à la mesure de son orgueil et de sa vanité.

***

On roulait, dispos et alertes après notre petit déjeuner

Éva m’a demandé :

– As-tu bien dormi.

– Très bien…

J’avais toujours caché à Éva m’a «technique» pour  sombrer dans le sommeil. Elle, étranglée, nerveuse, anxieuse, cherchait toujours dans une façon prompte pour dormir.  Elle la  cherchait.

J’avais ma façon de le faire :je  créais le sommeil par un soudage   de rêves éveillés pour re-créer une esquisse de rêve pour y pénétrer. Je fabriquais en fait un «moule» de rêves.

Un soir c’était une aventure avec une femme que j’avais rencontrée par aléa  dans un magasin, ou ailleurs. Un autre, une simple aventure dans un décor d’un pays que je n’avais visité que par mes lectures ou ces documentaires télévisés.  Il suffisait d’un regard accidentel pour créer un monde, le mettre en cage, et le garder pour le soir.

On n’entre pas dans le sommeil par la porte de la raison.

Pour que vienne le sommeil, il fallait le composer comme une sorte de  symphonie, en notes et en rythmes, de manière à ce que le sommeil se  pointe. Le sommeil est un rêve à l’image du monde : il n’a pas d’ordre. Je ne créais pas un ordre avant de dormir, je construisais un désordre,  tel qu’il  s’en trouve dans les rêves. S’endormir, c’est défaire cette façon de faire du jour, si lié à la «raison» et à une vision cartésienne. Non. Le sommeil est comme un chat qu’on appelle dans le soir : il faut que le message soit simple.

Dormir est un désordre.

Je  m’enfile dans un rôle qui est déjà le spermatozoïde d’un rêve. Alors, en quelques secondes, je croule.

Mais comment dire tout cela à Éva ? Chacun a sa façon de vivre, de voir et, surtout, de structure.  Chacun a ses angles. Et nul ne sait si ces angles proviennent de vies autres, antérieures, présentes, mais différentes.  Je ne sais. Mais si je peux partager,  je partage. Le partage n’est jamais entier : il est à la limite le partage de fragments d’êtres.

L’entièreté est complexe comme la charpente de la structure chromosomique.

Dormir,  c’est mourir un peu… Mais de plus en plus, les gens ne savent ni vivre, ni dormir, et encore moins mourir.

L’univers est vieux. On dirait que parfois il se conduit comme une habitude…

***

Nous roulions lentement. J’ai regardé dans le rétroviseur : une petite voiture bleue nous suivait. Une Honda Civic. Elle zigzaguait. J’ai vu que le conducteur s’impatientait. J’ai alors tenté d’accélérer. Mais le moteur se mit à hoqueter.Toujours, toujours, on cherche la raison. Il n’y en avait aucune : le motorisé avait été remis à neuf.

Il y avait deux occupants dans la voiture. Deux jeunes. J’entendais le bruit d’un rap, les  vitres étant ouvertes.

Sur la route ondulée, toujours imprévisible, je vis les jeunes nous dépasser et nous faire un doigt d’honneur.

Puis ils accélèrent bruyamment et continuèrent de nous regarder avec un air hautain.

C’est alors que se produisit l’accident.  Leur voiture frappa une autre à quelques mètres de nous. Au choc de celle-ci,  dans le pare-chocs arrière, l’une prit la droite et culbuta dans le fossé.

Éva hurla.

L’autre voiture, par ricochet, prit la voie de droite et heurta un VTT qui traversait la route près d’un petit pont surplombant une rivière.

Tout se passa en quelques secondes.

Je n’eus que le temps de freiner pour voir les trois véhicules éparpillés dans le décor. Bizarrement, en dérapant, le VTT, frappé par la petite voiture propulsa une pierre qui heurta une hirondelle en plein vol. Je vis l’oiseau frappé, déplumé, et se dissoudre lentement dans le ciel, culbutant  en son vol brisé. Puis il s’affala comme une pierre sur le sol.

Je suis resté rivé en un temps qui me parut long sur cet oiseau frappé par une pierre.

J’ignore pourquoi j’étais fasciné par cette «scène».En même temps, une mouche s’aplatit sur  le pare-brise et fit une tache de couleurs qui me rappela une peinture d’un peintre célèbre dont j’ai oublié le nom. . Or, en regardant la mouche, je vis l’oiseau qui tombait, comme si la mouche avait été la mire et que mon regard avait tué l’oiseau.

Éva demeura figée.

Et je sais que nous nous sentions tous les deux hors de celle-ci, comme propulsé dans un autre monde, une dimension, où tout s’arrêtait, où tout nous figeait.

Nous sommes sortis lentement du motorisé. Une chaleur intense et un grand silence régnaient sur la route biffée et calfeutrée de goudron.

– Alain ! Vous êtes blessé au front. On  dirait qu’une mouche vous a frappé.

J’ai passé mon doigt sur mon front. Une  tache rouge au bout de mon doigt.

Comme si la mouche avait traversé le pare-brise et m’avait heurté le front.

Je m’essuyai.

Pendant les deux heures qui suivirent, les secours arrivèrent, les odeurs de caoutchouc et de métal brûlé me pinçaient les narines.

Dans tout ce brouhaha d’ambulanciers, de policiers, de curieux  qui grimaçaient, nous nous tenions tranquilles, simplement là,  à regarder un spectacle.

Mais une dame, une brunette avec son grand micro, vint nous voir.

– Comment est arrivé l’accident ?

Je suis demeuré muet.

Depuis le début, les gens, les autos, bref, tout le monde, avait piétiné la carcasse de l’oiseau.

Écrabouillé. Plat.

Il ne restait qu’une ou deux plumes agitées par le vent, qui clignotaient, comme pour nous dire qu’il y avait toujours une quelconque vie en lui.

En fait, personne n’avait été blessé. Mais toutes ces carcasses de métal brisées, tordues, impressionnaient.

La plume qui gigotait encore au vent, s’arracha de la carcasse de l’oiseau et se remit à voler, toute frétillante et agitée par le passage du camion-remorque.

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