Archives quotidiennes : 2-octobre-2008

Alain Bésil, écrivain. Le mystère du lac Pohénégamook. (extrait, chapitre 1).

CHAPITRE 1

L’homme sans la société des hommes ne

peut être  qu’un monstre parce qu’il n’est

pas d’état préculturel qui puisse réapparaître

alors par régression.

Les enfants sauvages (Lucien Malson)

Naître c’est mourir à l’infini pour entrer dans le fini. C’est s’arrêter dans le mouvement pour pénétrer dans l’illusion du temps. Et de cette illusion nous est donnée l’impression de commencement et de fin. . Naître c’est entrer dans l’ombre. C’est avoir les yeux du corps ouverts et ceux de l’âme fermés.

Infini et dualité.

Ali Saïd Salabi

Longtemps je me suis couché tard. La télévision n’était pas éteinte que j’allais m’enfermer dans mon bureau pour essayer de rattraper le temps perdu. Ce temps perdu  pendant le jour à m’escrimer de ne pas être le singe d’un singe du plus savant des singes.

Je lisais tous les journaux, je regardais tous les programmes de télé, je dépouillais, à l’avenant  tous   les grands livres de ce temps et ceux dit vétustes. Et plus je lus, plus les écailles des yeux de mon esprit s’épaissirent. J’en vins à ne plus croire en rien. Mais dès l’instant suivant je croyais à nouveau que ce que j’avais découvert était «vrai».Et c’est ainsi que se révéla la grande illusion de la vie, la source de toutes les souffrances : la foi. La foi dans toutes les découvertes et tous les menus de la vie qui, en fait, n’existaient pas dans la nature… J’en vins  par conséquent à formuler un système par lequel j’échapperais désormais aux fluctuations et aux tâtonnements, pour éviter d’être cette roue tournant à vide dans la vie : douter de mes croyances  et croire en mes doutes. C’était la seule façon de véritablement progresser.

La   plus grave erreur de notre monde consiste à figer des lois pour ne pas avoir à affronter cette vastitude : le dégorgeoir absolu et qui nous castre en une illusoire délivrance.  Je ne craignais pas la grandeur et le mystère de notre monde ou des mondes, des humains, des inhumains, ni des surhumains. Ma soif  inapaisable avait sans doute  débuté,  enfant, en contemplant un ruisselet qui faisant office de miroir aux images valsantes et floues,  un ciel tout aussi énigmatique autant pas sa profondeur que par le visage girouette des nuages qui dessinaient et redessinaient le ciel sans que j’en sache la raison. Ce n’était que le vent. Le vent créait. Le vent transformait. A  chaque respiration il se glissait en moi, s’enfournant dans mes alvéoles pulmonaires pour me refaire, me refaire, me refaire, jusqu’à ce que mon corps s’use de ce gaz qui nourrissait mes cellules en un feu qui me consumait lentement et me détériorait.

J’allais donc mourir un jour, comme ces nuages dilapidés, déchirés par cette force invisible à l’oeil.

Je pris donc  très prématurément  conscience de la manipulation des individus et des masses sous toutes ses formes, en maîtrisant, contrôlant toutes ces craintes propres à ce bimane encore plus amoché par les ondes des fours à micro-ondes, les téléphones  cellulaires, et des calculs mensongers, mais ô combien déguisés du  savantisme trafiqué de toutes les formes de connaissances humaines.   Celui qui est figé par la foi, vissé à tout ce chahut, victime des convulsions ou des discours vides,  antalgiques,  devient une proie facile pour le prédateur matérialiste. Nous étions mous, malléables, tels des planchettes  de bois devait affronter un champion de judokas. Le citoyen  – même dans les églises de connaissances que sont les universités – est guidé vers une entreprise rigoureusement calculée et persistante: la création de nouveaux esclaves. Le citoyen ne rame plus : il tape sur le clavier d’un ordinateur, conseille les petits épargnants et, s’il réussit , achète un coin de terre rond au milieu d’un océan. Il fuit la plèbe. Il fuit les proies qu’il a dévorées, comme les Inuits qui dans leur sommeil craignaient que les âmes proies tuées le jour  reviennent pour se venger.

Mais pour Éva et moi, ce n’était là  que l’alpha du  progrès de nos âmes,  de  la délivrance de ces broderies terre à terre, et des illusionnistes qui  font éclore des lapins dans haut-de-forme noirs.  Nous avions toujours été à l’affût de tout, aiguisés. Du moins, nous en étions convaincus. Pourtant, nous en doutions… N’étions -nous pas encore des cyclopes quasi monstrueux? Descartes avait un bandeau noir à l’œil de son cerveau. C’était un pirate qui n’avait parcouru qu’une mer du savoir, de la recherche:  celle de la raison pure.

Tout cela allait bientôt changer.

***

Le téléphone émit son chant habituel : l’air  de Carmina Burana.

–    Alain, c’est pour toi…

–    J’arrive.

Je partage ma vie avec Éva Vitanski depuis une dizaine d’années. Je l’ai connue entre deux livres lors d’un salon à Québec. Notre rencontre s’est poursuivie entre les  deux draps d’un motel miteux, froid comme un igloo, un soir de novembre. Vous savez ces soirs entre l’automne et l’hiver ou la pluie hésite – comme si elle craignait de mourir – à se transformer en cristaux?

Le propriétaire-pingre- déclencha le chauffage avec la clef de la porte.

Ce qui réchauffa nos ardeurs : nous nous mîmes au lit. Nos ébats et nos rires durèrent jusqu’aux heures toutes petites du matin. Il n’y eut qu’un moment de répit : elle passa au pissoir, au milieu de la nuit. Je prêtai oreille à cette averse en clapotis excitants, exhumant mon plaisir d’enfance à écouter le gargouillis des ruisseaux. Et j’imaginais…

Nous ne nous sommes jamais plus quittés depuis. Sauf pour aller au petit coin…

Éva est détentrice d’un doctorat en Philo, ainsi que d’une maîtrise en Anthropologie de L’Université de Gilmore au Nébraska et d’un  DES du Ministère de l’Éducation du Québec.

Cultivée Éva! Étonnamment cultivée! Elle connaît l’Homme de la tête au pied : de la verrue plantaire jusqu’aux causes possibles de l’alopécie androgénitique. Mais, avant tout, c’est une personne censée. Ce qui ne coure pas les rues, les universités, les parlements, et la Toile.

***

–    Allo!

–    Bonjour Alain, c’est votre éditeur.

–    J’avais reconnu le timbre de votre voix, dis-je, découragé.

–    J’ai un contrat pour vous.

–    Payant?

–    Très payant.. Après, vous serez en mesure de vous payer des vacances à Kamouraska

–    J’habite à dix kilomètres…

–    Pardon! Je pensais que c’était loin…

–    Non, mais c’est cher… J’espère, au moins, que ce n’est pas trop ennuyant. Le dernier – vous savez – ce livre sur les aliments qui provoquent le cancer, eh! bien, je me suis passablement ennuyé, et j’ai pris cinq kilos …Sans compter les dangers encourus…

–    Que diriez-vous d’aller chasser un monstre marin?

–    Un monstre marin ?  Je n’ai pas grand intérêt pour la haute finance.

–    Non. Un vrai… Je vous le jure… Enfin! S’il existe… Vous serez payés pour le savoir

***

Ce soir-là, je me mis au travail, sans circonstancier  à Éva de notre  aventure. Je voulais lui efaire la surprise de cette expédition saugrenue,   cette  bravade nouvelle au cœur d’un mystère aussi étanche qu’un cercueil fabriqué au Canada.

J’essayais de dormir,  les yeux grands ouverts, tout excité, pendant qu’Éva ronflait, barbotant des lèvres en clapotis, le cerveau apparemment  agité. C’était bien elle! Elle qui tramait la nuit ce qu’elle mettait à jour sur notre petite planète.

J’ai quitté le lit  sur le bout des pieds pour aller fouiner.

En glissant les mots Pohénégamook – monstre, dans Google, je cueillis  1380 résultats, dont l’un  fort intéressant.

Les premières apparitions de la bête remonteraient au XIXe siècle. Celui-ci serait pouvru d’une bosse sur le dos et de taille impressionnante, décrit comme serpent de mer, baptisé Ponik en 1974 lors des célébations du centenaire de St-Éleuthère.

Le commentaire qui suivait me fit sourire : un témoignage malagauche mais poilant :

j’ai déjà vue le monstre ! je me baignait à la tête du lac et je me suis fait frôler les jambre par quelques chose de dure ! et puis moi et mon amie avons entendu un petit bruit qui ressemblait au son de la baleine et un bout de queue d’au moin 2 mètres sortir de l’eau, il fesait nuit et nous étions seule ! mais je peux dire que nous sommes reparties vite au village !

Se faire frôler par quelque chose de dur… Une queue d’au moins deux mètres…

En persistant dans  mes recherches  que je découvris un témoin vraisemblablement  encore vivant.

Notre râteau à foin avait de grandes roues  de bois qui séchait durant l’année et avant les travaux, il fallait le mettre à l’eau pour faire renfler les moyeux afin qu’ìls ne tombent pas en pièces. Pour ce faire, nous poussions l’instrument dans le lac jusqu’à quelques centaines de pieds de la grève.

Comme à chaque matin, à bonne heure, j’allais me baigner et nager dans le lac, pendant que mon père soignait et préparait les chevaux. Ce jour-là, derrière moi, j’entendis un bruit de métal et un fort clapotis dans l’eau. De sa longue queue, la Bête frappait les dents du râteau . J’étais terrifié, j’ai crié à l’aide et figé sur place. Alors le gigantesque animal souleva sa trompe surmontée d’une tête de cheval et me regarda un moment qui me parut une éternité. Puis lentement, il fit le tour de l’instrument, se glissa dans une vague et disparut sous l’eau.

***

Ce matin-là, la radio était  branchée sur l’émission de Christiane Charrette. qui recevait l’astrophysicien Hubert Reeves dont le dernier livre s’intitulait Je n’aurai pas le temps.

Il ne sait pas s’il va disparaître à sa mort, sombrer dans le néant ou aller s’asseoir à la droite de Dieu. Toutes les portes sont ouvertes, même celles du ciel.

– Il n’a qu’une vision cosmique, comme si l’Univers était une œuvre d’art qui a un but,  me fit remarquer Éva.  C’est étrange de ne pas voir dans cet Univers autre chose qu’un amas de matière, un Big Bang, une naissance, et quand il y a naissance, il y a mort. Je me souviens de ce poème qui dit :

Do you suppose

A caterpillar knows

Its future lies

In butterflies?

–    Pour moi, la  véritable science consiste à ne rien laisser de côté pour comprendre…  Même la maison hantée de Rivière-du-Loup… Ou celle du New Hampshire.. Il ne faut rien laisser de côté. Quelqu’un a dit que la pomme mangée par le cheval n’est pas différente du cheval.

–    Que faites-vous Éva?

–    Je viens de lire  qu’un glacier du pôle, près de 50 kilomètres de glace, est en train de fondre. J’essaie donc de sauver la planète en tentant de calculer les moyens de glisser ma vieille sécheuse dans un sac à poubelle. Je vais donc aller chez le cinquailler me procurer une corde à linge.

–    Seigneur! Vous vous en donnez de la peine…  J’ai une bonne nouvelle, Éva.

–    Ah! Oui. Laquelle?

–    J’ai obtenu un contrat pour une recherche.

–    Une recherche? Nous ne faisons que cela…

–    Une aventure, pour être plus précis…

–    Une aventure?

–    Ou des vacances… Partir tout l’été, ou presque à la recherche d’un monstre.

Elle faillit s’étouffer avec sa rôtie ondulée  par une surcharge de beurre. Éva porte attentionà son allimentation, mais pour le beurre, on dirait qu’elle a un faible ingouvernable.

–    Avec quel argent?

–    C’est ça la bonne nouvelle : on nous octroie  20,000$. pour la location ou l’achat d’un motorisé.

–    Il y a anguille…

–    Je ne sais pas. Mais c’est de la petite bière. Selon notre agent, l’argent proviendrait de groupes désirant faire la lumière sur un phénomène étrange : le monstre du lac Pohénégamook.

–    Et au programme aujourd’hui?

–    L’achat d’un motorisé. J’ai fait une recherche sur l’internet. Je pense avoir déniché le bijou  qu’il nous faut.

***

Mais, à quelques dizaines de mètres, cachés dans la forêt se tenaient deux individus bigleux louchant  le motorisés. Ils étaient cagoulés, portaient des gants de caoutchoucs noir du Dollorama et lorgnaient dans une paire de lunettes infrarouge le  motorisé.

–    Tu vois bien.

–    Pas encore : j’attends qu’il fasse noir…