
Saison première
Quand on est petit, tout est grand. Une vie contient tellement de minutes, de soleil, qu’il y a l’éternité devant soi. Mais on est alerte, vif, pétillant… Comme si l’univers entier, dans son énergie, se trouvait en nous, passait par nous.
Et je vivais comme ça à neuf ans.
À neuf ans, tous ceux qui mouraient avaient dépensé leur éternité. Ils étaient vieux, grisonnant, peinaient à marcher. Les adultes pleuraient quand ils partaient. C’était des «personnes-livre», des gens qui avaient vécu et qui adoraient raconter leur histoire. Leur histoire était remplie de sagesses et d’anecdotes. Leurs cheveux blancs étaient comme une page blanche de la vie sur laquelle on pouvait lire. Et leur voix portait…
***
J’étais au primaire, dans une école dirigée par les sœurs de la congrégation Notre-Dame. Une petite école de briques rouges agrippée à une colline de notre village. Un petit nid tout douillet, entouré de forêts. Des arbres, des arbres jusqu’aux confins du monde : celui que nous connaissions.
Il passa alors une saison étrange. Cette année-là, il y eut une épidémie de polio. C’était en 1956 ou 1957. Plusieurs enfants du village furent affectés.
Nous jouions, pendant les récréations, au ballon chasseur. Il y avait ce compagnon, timide, frisé, blond, qui se faisait toujours malmener par les autres. Les adultes sont parfois méchants, et les enfants sont souvent des méchants en puissance. Je le voyais se faire malmener parce qu’il était malingre, qu’il bafouillait et que les autres, sans doute, frappaient sur cette faiblesse qu’ils avaient tous en eux. J’avais pitié. J’avais pitié de le voir souffrir, de le voir s’enfermer dans la douleur que j’imaginais.
Un jour, il ne vint pas à l’école.
Un jour, un autre jour, puis un autre jour.
Après l’oubli, les sœurs nous demandèrent de prier pour lui. Il avait été atteint de la poliomyélite.
Il mourut et fut «exposé» dans sa maison, comme il était d’usage à l’époque. Et sa maison était située juste en face de l’école. Les religieuses on dû nous dire que Dieu était venu chercher un ange. Je me souviens bien de la Mère Supérieure. Je cherchais à en tracer le portrait jusqu’au jour où j’ai vu une photo de Michelle Obama : grande, fière, sauvage, pleine d’énergie. Sauf qu’elle avait le visage blanc et une sorte de grande cape noire. Et toujours cet énorme crucifix qui pendait sur elle.
Nous traversâmes la rue, en rang, pour aller prier sur la dépouille.
J’étais atterré, consterné : l’éternité venait de rapetisser.
J’ai à ce moment appris que l’éternité – celle du temps- s’était effacée. La Vie, elle – avec ou sans Dieu – se moque de l’éternité. C’était comme ces lucioles que nous ramassions le soir dans des bocaux : ils s’éteignaient, s’allumaient, à notre grand plaisir.
Aujourd’hui, je comprends tout ce jeu de lucioles : qu’elles s’éteignent ou s’allument n’a pas d’importance. Ce qui était, et qui est encore cette fascination pour la lumière continue que leur ensemble bâtissait. On ne voyait pas les lucioles mourir, on voyait leur lumière.
Le choc passé, nous sommes retournés au ballon-chasseur avec, bien sûr, d’autres victimes.
Puis vint l’autre saison.
Saison seconde
L’été, dans ce petit village, il n’y avait rien à faire d’autre que de jouer au baseball ou de se baigner. Tous mes cousins jouaient au baseball. Le village frontalier, circonvoisin des Etats-Unis, l’était au point qu’en traversant la rivière nous nous baignions dans des eaux étrangères. La moitié des gens du village travaillait dans ce pays. La moitié de notre culture se moulait à celle du grand vent américain des années 50.
Étant donné que ce nid entouré de forêts était chaud comme une marmite, nous passions les jours de canicules à nous baigner. Pour ce qui est du baseball, la culture américaine nous influençait davantage que celle du Canada. Nous avions adopté leur sport et la plupart des postes de radio captés étaient en provenance de ce pays. Qui plus est, mon père y travaillait m’y emmenait souvent passer quelques semaines.
J’avais treize ans. La télévision en basse définition nous livrait bien des émission américaines : Tarzan, Rintintin et Papa a raison.
J’adorais nager. Je regardais Johnny Weissmuller jouer Tarzan et je finis par prendre son style de natation.
Cette journée-là, trois garçons timides, ne sachant pas nager, décidèrent d’aller se baigner dans un endroit où la rivière était pleine de courants. Le premier fut emporté, le second, en essayant de le sauver fut également emporté. Le troisième retourna au village : l’usine cessa de fonctionner et tous les gens se rassemblèrent près de la rivière, les hommes avec des canots, les femmes avec des larmes. Le curé, asthmatique, regardait la scène les yeux grands et tristes dans une respiration qui ressemblait à celles que l’on entendait dans le confessionnal.
J’étais probablement le meilleur nageur de la paroisse… On me plaça dans une chaloupe et je plongeai en apnée. Pas de masque, rien que les yeux ouverts dans ces tourbillons où oscillaient des particules de sable et de copeaux agités : j’avais l’impression d’être dans un oreiller éclaté avec des plumes qui valsaient dans l’eau.
J’étais effrayé à l’idée de voir un corps sous l’eau.
Après vingt ou trente minutes, on me demanda de rembarquer dans le canot.
Dans les jours et les mois qui succédèrent à l’événement, j’eus une sorte de crise qui parut ne jamais finir. Et la grande question était : « Après la mort, vais-je disparaître».
J’ai cherché la solution pendant longtemps. Elle arriva je ne sais quand, mais j’étais soulagé.
Si la vie ne continue pas et que ma conscience s’en va, disparaît avec mon corps, je ne pourrai plus souffrir de l’angoisse de cette peur de «disparaître». C’était une sorte de pari de Pascal.
Aujourd’hui, comme tout est compliqué, on présente le pari comme ceci :
Dieu existe : Dieu n’existe pas : Vous pariez sur l’existence de Dieu Vous allez au paradis (-b +∞) Vous retournez au néant (-b +0) Vous pariez sur l’inexistence de Dieu Vous allez en enfer (+b -∞) ou Vous retournez au néant (+b +0) Vous retournez au néant (+b +0)
Sauf qu’à la place de Dieu, il faut placer le «moi», l’entièreté de l’être, qui selon moi inclut ce «dieu». Je préfère toujours le mot VIE, et comme les lucioles dans le bocal, je me sentais comme une luciole qui allait s’éteindre un jour. Mais même si la lumière s’éteignait, cela ne signifiait pas que la luciole était morte : elle était simplement devenue invisible.
À partir de ce moment je n’ai plus eu peur de la mort. Surtout qu’enfant, je pouvais sortir de mon corps à volonté. Je pensais que tout le monde avait cette faculté. Je la perdis à grand regret à l’âge de la puberté. Je suppose que «Dieu» avait décidé que je devais choisir entre deux plaisirs : la sortie du corps ou la femme. Je n’ai pas eu le choix. Surtout que Gisèle était si belle… J’aurais aimé avoir les deux : la sortie et l’entrée du corps.
Saison troisième
Ce matin, je suis allé surveiller les examens à l’école. Sorte de passe-temps pour retraité. J’adore toujours le contact avec les élèves. Les bons enseignants savent qu’ils apprennent autant des élèves que les élèves des enseignants.
J’en avais un ce matin, un peu brouillé, qui tentait d’écrire une histoire pour son examen de français. Il devait y inclure certaines notions, certains mots. Il m’a demandé une dizaine de fois des explications.
Les gens qui surveillent les examens n’ont pas le droit d’aider l’élève.
Je ne l’ai pas fait, sauf au moment où il devait inclure l’expression «âme-sœur»…
Je n’aurais pas eu le droit de lui expliquer et je ne savais trop comment. Les concepts abstraits ne sont pas pour tout le monde.
- C’est comme… Ta copine, ta blonde… Celle qui a des affinités.
Affinités, encore un grand mot pour lui.
- Celle avec qui tu aimerais passer ta vie…
Il a compris.
Alors je me suis dit que je lui avais donné des «connaissances transversales». Apprendre, c’est être curieux avant tout. C’est comme la découverte du feu… Une fois qu’on a le feu, ça se répand.
Le Ministère, lui, inclut ça dans une vie sans âme. Pas de pari de Pascal, juste une Gisèle…
Je viens encore d’aller fouiner, curieux, sur les définitions de ce «renouveau pédagogique» :
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LES ITINERAIRES DE DECOUVERTE
Le connaissances et compétences transversales.
Les connaissances
Elles sont liées aux contenus des programmes que la démarche des itinéraires de découverte permettra d’approfondir, d’enrichir et d’élargir en développant la curiosité des élèves.
P.S : C’est étrange, mais j’ai collé le texte et il semble manquer un «s» à découvertes.
Pourtant, c’est directement du Ministère.
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Il a compris «Gisèle», l’âme-sœur. Et il avait l’air tout excité.
C’est fou ce que les élèves apprennent quand ils n’ont pas à passer par le jargon des technocrates…
Et puis, cet après-midi, est arrivé l’autre saison.
Le téléphone a sonné pendant que nous étions, mon «âme-sœur» et moi à poser des rideaux dans la chambre.
- Guy est mort.
Guy, c’est le cousin de ma «Gisèle».
Guy était camionneur retraité qui vivait dans une banlieue de Montréal. Un homme charmant, simple, sensé. Du «bon monde»…
À tous les ans il ne manquait pas son rendez-vous dans le Kamouraska à «Bonjour la visite», sorte de festival où se retrouvent chaque année les résidents et les ex-résidents du village.
On soupait toujours ensemble sous une grande tente de cirque. Il ne se demandait pas ce que Ignatieff pouvait faire pour sa vie, il se demandait comment il pouvait rendre sa « Gisèle» heureuse, ainsi que ses enfants et ses petits enfants.
Soixante-douze ans, je crois.
- C’est étrange la mort, fit remarquer mon «âme-sœur».
Pour moi ce n’est pas si étrange que ça paraît l’être. Tous ceux qui sont passés sur cette planète sont morts. Sauf un… Mais il serait reparti au bout de trois jours.
- Comment est-il mort, Guy?
- En déneigeant son auto ce matin.
- C’est étrange la mort…
On ne peut pas avoir plus «belle mort». Il est parti sans se poser de questions sur le pari de Pascal. Les gens simples, on dirait, partent comme ça. Simplement. Comme ils ont vécu.
Et quand nous parlions de la vie, j’avais l’impression d’avoir un sage devant moi. Ça m’a toujours impressionné, ces gens qui ne vivent pas au crochet d’un point d’interrogation, mais d’un point d’exclamation et de trois points de suspension…
J’ai réfléchi, comme toujours.
Ce n’est pas ce qui arrive qui est important, c’est la manière d’aborder les événements. Quand on parle de la vie, on oublie souvent qu’il n’y a pas de différence entre la vie et la mort.
Les deux sont la VIE.
Le petit garçon blond est la première étincelle qui s’est éteinte. Les deux autres, les noyés, m’ont permis de comprendre un peu…
Et la mort de Guy?
Si j’avais encore neuf ans, je l’aurais vu, cet «événement» comme une façon normale de finir une vie : vieux. Mais je n’ai plus neuf ans. En fait, je n’ai plus d’âge.
Un jour je serai la quatrième saison. Le grand tour d’un an. J’aurai tout vu. Ou presque.
On dirait que la vie ne dure qu’un an.
Je souhaite seulement que chacun puisse un jour redevenir rattaché à cette simplicité de vivre simplement, d’enfermer des lucioles dans un bocal, et ne pas avoir peur.
Être émerveillé, c’est l’éternité plus loin que devant soi…