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Simone de Beauvoir et l’amour

     Nelson, mon amour. Je veux vous écrire une lettre d’amour, ce dont je n’abuse pas, non plus que des télégrammes, car je sais que vous ne les aimez pas beaucoup. Mais je n’ai pas oublié quel ange vous avez été l’an dernier quand j’ai désiré aller à Amalfi : « Allons-y pour me faire plaisir. » « Bon, d’accord ! », avez-vous acquiescé, à moitié contrarié mais avec un gentil sourire. Eh bien j’écris pour me faire plaisir. Je vous aime si fort, il faut que je vous le dise. Pourquoi m’interdirais-je un peu de sotte sentimentalité ? Peut-être à cause de la date (10 mai), peut-être à cause du printemps parisien, pareil à ceux d’autrefois, ou de la photo de l’écureuil, peut-être à cause de vos lettres, un peu de folie m’habite, comme parfois dans vos bras par temps orageux, quand je vous aime trop, et que vous dites : « En voilà du propre ! » Oh Nelson, je pleure comme le 10 septembre quand vous avez pris l’avion, est-ce de joie ou de peine, parce que vous vous rapprochez (deux mois, six semaines) ou parce que vous êtes tellement loin ? Ce soir vous dire la force de mon amour paraît essentiel, comme si je devais mourir au matin. Vous pouvez me comprendre, je le sais, bien que soi-disant vous ne perdiez jamais la tête, que vous gardiez soi-disant tête et cœur froids et ordonnés.

     Sottise, bêtise, bien sûr de ma part. Vous avez trop de modestie pour découvrir en vous la moindre justification d’un pareil amour, mais il existe. Quand je vous ai déclaré que je vous « respectais », quel ahurissement vous avez manifesté ! C’était vérité, pourtant, ça l’est toujours. La conscience involontaire et soudaine de qui vous êtes me submerge le cœur, ce soir, d’une sauvage marée. Ne me répondez pas que Mme Roosevelt sait qui vous êtes, que votre éditeur, que votre agent le savent, personne sauf moi ne le sait. Car je suis le seul lieu sur la terre où vous êtes authentiquement vous-même ; vous l’ignorez vous aussi, chéri, sinon vous tourneriez insensiblement à l’odieux. Moi je sais, et à jamais. Vous êtes doux à aimer, Nelson, laissez-moi, sottement, vous remercier.
Assez d’absurdités. Pleurer de loin est mauvais. S’il vous plaît, Nelson, essayez de sentir, de connaître l’intensité de mon amour. Je souhaite ardemment vous donner quelque chose qui vous rende heureux, qui vous fasse rire. Je vous veux et je veux que vous le sachiez. Que vous sachiez combien merveilleux et beau vous êtes dans mon cœur, et que ça vous fait plaisir. Vous m’avez donné bonheur et amour, jeunesse et vie. Pour vous remercier suffisamment il me faudrait être heureuse, aimante, belle, jeune et vivante pendant dix mille ans. Et tout ce que je peux faire, c’est pleurer dans ma lointaine chambre, mes bras resteront froids, eux qui ont tant besoin de vous communiquer leur chaleur. Ca va être si long avant que je m’abolisse dans vos bras. Personne ne vous a aimé, ni ne vous aimera comme je vous aime, sachez- le. Oh dieu, en voilà du propre ! Oubliez tout si ça vous offense, c’est sûrement la plus belle lettre que je vous aie jamais écrite. Mon cœur souffre ce soir, il souffre, je ne dormirai pas. Après tout, rien dans ces lignes n’est insultant, n’est-ce pas ?
Nelson, Nelson.

Votre Simone.

Simone de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Éditions Gallimard, 1997. Collection folio, 2008, pp. 568-569. Texte établi, traduit de l’anglais et annoté par Sylvie Le Bon de Beauvoir.

Exposée en avril à Paris
Mais d’où vient donc l’objet du délit ? Il suffit de demander à son auteur, l’Américain Art Shay, 85 ans, qui s’en souvient comme si c’était hier. “La photo n’a pas été volée“, insiste-t-il. Photojournaliste, Art Shay est un proche de Nelson Algren, l’amant américain de Simone de Beauvoir. Shay rencontre l’écrivaine pendant l’été 1952 alors qu’elle habite chez Algren à Chicago. “Nelson vivait dans un quartier malfamé de Chicago, dans un appartement sans salle de bains. Il m’a chargé de trouver un endroit où Simone pourrait se laver“, précise M. Shay. Le lendemain, celui-ci accompagne la Française chez une amie qui lui prête un appartement avec baignoire. Ils sont seuls et Nelson Algren l’a prévenu : “Fais attention à toi, elle aime les hommes jeunes !” Alors qu’elle se lave, la porte reste ouverte. Quand elle se recoiffe, chaussée de ses mules, Art Shay sort son Leica. “Elle m’a entendu déclencher, s’est retournée et m’a dit en riant : “Vilain garçon !” Elle n’était pas fâchée. Elle avait, comme Nelson, des moeurs très libres.

Art Shay prendra une quinzaine de photos du couple. Mais celle de la salle de bains ne sera pas publiée ni même imprimée avant cinquante ans. “Je n’ai jamais oublié cette photo. Mais je croyais avoir perdu les négatifs. Quand je les ai retrouvés, Simone était morte, je ne pouvais pas lui demander son autorisation. Je suis sûr qu’elle me l’aurait donnée mais j’ai préféré laisser passer du temps“, précise Art Shay. La photographie a été publiée pour la première fois dans son livre Album for an Age, en 2000. Elle sera exposée à Paris, en avril, à la galerie Albert Loeb, au côté d’autres images de Simone de Beauvoir, plus pudiques. “

http://www.pileface.com/sollers/article.php3?id_article=351

Le principe de Lucifer

Car Lucifer est presque comme les hommes tels que Milton l’ont imaginé. C’est un organisateur ambitieux, une force s’étendant avec puissance pour maîtriser jusqu’aux étoiles du paradis. Mais ce n’est pas un démon distinct de la générosité de la Nature. Il fait partie de la force créative elle-même. Lucifer est, en réalité, l’alter ego de Mère Nature. Howard Bloom.

Le Principe de Lucifer
Une expédition scientifique dans les forces de l’histoire!

« Le livre de Howard Bloom devrait être obligatoire à lire pour tout le monde, surtout les Américains, qui veulent une compréhension en profondeur des motifs individuels ou des explications sur la politique publique. Au cours des dernières années nos sages ont rendu publiques bien des études scientifiques qui effleurent les relations intimes entre génétique, comportement humain et culture. Cependant, très peu, voire aucune, n’a eu le courage d’explorer comment l’histoire génétique peut influencer notre comportement personnel, et, en contrepartie, la direction même de la société. Le Principe de Lucifer est lucide, bien documenté, et totalement provoquant. Il détruit bien des mythes et nous oblige à regarder le monde avec une autre perspective. »
- Prakash Mishra (The Mountbatten Medical Trust)

Voici quelques extraits qui vous donneront peut-être envie de lire – ou relire – l’ouvrage.

Bloom débute son chapitre « Le principe barbare » par cette citation de Denis Diderot :
« Un millier d’hommes qui ne craignent pas pour leur vie sont plus redoutables que dix mille hommes qui craignent pour leur fortune. »

« Une place au sommet de l’ordre de préséance n’est jamais permanente. Loin de là. Les animaux qui arrivent au sommet connaissent ce simple fait. Ils savent que les adolescents d’hier sont devenus les adultes agités d’aujourd’hui et observent avec circonspection ces jeunes rivaux jauger leurs chances de renverser leurs aînés du sommet de l’ordre social.
Les bêtes dominantes restent vigilantes. Mais une chose étrange se produit parmi les nations qui sont à l’apogée de l’ordre de préséance. Le superorganisme dominant s’endort parfois. Il tombe avec suffisance dans le piège fatal, pensant que sa position supérieure est un don de Dieu, que son sort heureux est éternel, que son statut imposant est gravé dans la pierre. Il oublie que tout ordre de préséance est temporaire et ne se souvient plus à quel point la vie peut-être affreuse ici-bas. Il doit alors souvent faire face à une désagréable surprise.
Nous savons que Rome a été morcelée par des peuples méprisés par les Romains. Les barbares ne se rasaient pas. Ils portaient des vêtements sales. Ils étaient presque toujours saouls. Leur niveau de vie était légèrement au-dessus de celui d’une mule. Leur technologie était ridicule. Ils ne savaient généralement ni lire ni écrire et n’avaient certainement pas de « culture ». Que savaient donc faire ces primitifs malodorants? Ils savaient se battre. »

Le dénominateur commun des barbares qui ont fait chuter divers empires les uns après les autres est toujours le même : « l’amour de la bataille ».

Ensuite Bloom décrit comment l’empire Égyptien fut remplacé par celui des Babyloniens. L’empire Babylonien fut récupéré par les Perses; et enfin, la Perse perdit sa préséance aux mains d’Alexandre le Grand – « …comme les Babyloniens avant eux, les Perses ne voyaient pas les barbares et pensaient n’avoir d’ennuis qu’avec les nations connues pour leur puissance militaire. Ils oubliaient que le réel danger vient souvent d’un peuple que tout le monde a totalement rejeté. »

Durant l’apogée d’un empire, les gens vivaient dans l’opulence : « Ils trouvaient tout ce qu’ils voulaient en quantité. Un petit tour dans les magasins de la ville et vous reveniez chargé de cosmétiques, de parfum et parfois d’une statue de chat pour décorer le salon. Du pain, de la bière et des ustensiles de cuisine étaient disponibles au marché local en quantités vertigineuses. Un système d’irrigation à l’échelle nationale assurait l’approvisionnement en aliments frais. Et, grâce à un système étatisé de stockage des excédents agricoles, chacun avait à manger en grande quantité, même en cas de mauvaise saison (The Age of the God Kings; Alexandria, Va. : Time-Life Books, 1987). »

Bloom parle ensuite des renversements surprise qui se sont produits plus près de nous, tels que la révolution française, la défaite de Napoléon, etc., jusqu’à nos jours : « L’Angleterre connut un sort tout aussi surprenant lorsqu’elle braqua ses fusils sur les superpuissances de son époque au cours des deux dernières guerres mondiales. Lorsque la fumée se fut dissipée, deux nations arriérées de nouveaux venus finirent par dominer le monde. Ces pays, dont les habitant étaient généralement considérés comme des arriérés, des moins que rien, étaient les États-Unis et la Russie. »

J’aime bien la conclusion de son chapitre :
« Moralité : N’oubliez jamais les surprises que peut réserver l’ordre de préséance. La superpuissance d’aujourd’hui est l’État conquis de demain. Le groupe méprisé d’hier est souvent le dirigeant de demain. Ne sous-estimez pas le tiers-monde. Ne faites jamais preuve de suffisance au sujet des barbares. » (Note de pied de page : Pour une analyse totalement différente de la menace barbare à travers l’histoire, mais qui étaye néanmoins les conclusions de ce chapitre, cf. Bennett Bronson, « The Role of Barbarians in the Fall of States, dans Yoffe et Cowgill, Collapse of Ancient States, pages 196-218)

Qui paye le plus cruellement les frais de la guerre encore aujourd’hui?
Les femmes et les enfants.

« La plus grande chance de l’homme est de poursuivre et de vaincre son ennemi, de s’emparer de toutes ses possessions, de laisser son épouse pleurer et de monter son cheval et d’utiliser le corps de ses femmes comme chemise de nuit et soutien. » - Genghis Khan
« Chercher à apaiser des gouvernements qui se délectent des massacres est une invitation à une catastrophe mondiale. » – Fang Lizhi
Extrait de l’épilogue :

« … la Nature crée en détruisant. Son marteau et son ciseau frappent sans discontinuer. À chaque coup jaillissent des éclats. Au fur et à mesure que ces éclats s’accumulent sur le sol, le sculpteur se contente de balayer le tas de poussière et d’éclats de pierre inutiles. La Nature fait de même. Mais ces fragments qui ont été jetés dans l’atelier naturel sont les corps de créatures qui étaient, quelques instants auparavant, vivantes, des créatures telles que vous et moi. La Nature crée en mettant ses inventions en compétition les unes avec les autres.
Nous devons inventer un moyen pour que les mèmes* et leurs transporteurs superorganismiques, les nations et les sous-cultures, puissent se concurrencer sans carnage (…) sans que le sang soit versé.
(…) Il n’y a pas de Mère Nature qui aime sa progéniture et la protège du mal. Le mal est en réalité un outil fondamental de la Nature pour améliorer ses créations. »

On croirait lire Krishnamurti…

« Les superorganismes, les idées et l’ordre de préséance, la trinité du mal, ne sont pas des inventions récentes « programmées » en nous par la société occidentale, par le consumérisme, le capitalisme, la violence télévisuelle, les films d’épouvante ou le rock n’ roll. Ils sont intégrés à notre physiologie. Ils sont en nous depuis la naissance de la race humaine.
Mais il y a de l’espoir quand au fait que nous nous libérerons un jour de la sauvagerie. L’évolution a offert une nouveauté à notre espèce : l’imagination. Grâce à ce don, nous rêvons de paix. Notre tâche, la seule peut-être à pouvoir nous sauver, est de transformer ce dont nous rêvons en réalité. Pour façonner un monde où la violence cessera d’exister. Si nous pouvons atteindre ce but, nous pourrons encore échapper à notre destin de progéniture précaire, de justes héritiers de ce qui est à la fois le plus grand don et la plus infâme malédiction de la Nature, de derniers enfants du Principe de Lucifer. »

* Mèmes : un noyau d’idées auto-réplicant. Grâce à quelques astuces biologiques, ces points de vue deviennent le ciment qui rassemble les civilisations, donnant à chaque culture sa forme distinctive, créant des êtres intolérants à la différence d’opinion, et d’autres ouverts à la diversité. Ce sont là les clés avec lesquelles nous déverrouillons les forces de la Nature. Nos visions offrent un rêve de paix mais font également de nous des tueurs.

Commentaire :
Si jamais les humains choisissaient la coopération « désintéressée », à l’intérieur de leurs sociétés respectives et globalement avec les autres sociétés, eh bien, peut-être qu’ils pourraient oser se qualifier de « supérieurs ». Cette vision frise l’utopie et requiert une bonne dose d’imagination

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« Être bienfaisant pour autrui ne consiste pas à faire des actions que l’on imagine devoir lui procurer du bien-être. Ce qu’il faut, c’est devenir soi-même une source de bien-être. Voyez le soleil : son activité ne se manifeste pas d’après un plan qu’il a arrêté. […] Il est le soleil, […] il ne peut pas s’empêcher de répandre de la chaleur et de la lumière et, par là, procurer du bien-être à tous les êtres. De la même manière, le Sage, qui est devenu un centre vivant d’intelligence et de bonté, émet naturellement des ondes d’énergie qui répandent des influences dans le monde. » – Alexandra David-Néel, À l’ouest barbare de la vaste Chine, p. 226.

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Article en provenance de :

SITUATION PLANÉTAIRE, MESTINGO

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Pour des extraits du livre en français: http://www.lejardindeslivres.fr/05bloom1.htm