Les âmes

16-octobre-2009

amesjumellesmessoeurs

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La chair est comme une terre qui cache  les âmes. On naît tous aveugles. Voir est un art. Ceux qui peuvent voir la tendresse sont devenus les prêtres du petit temple dans lequel ils vivent. Ceux qui peuvent voir l’amour, en un instant, dans l’autre  redeviennent vivants. Car on est tous un Lazare: un mort enfermé dans une carcasse d’os enveloppées de chair.

Mais qui veut fouiller? Qui veut tuer le singe qu’il est? Qui veut s’éteindre à l’orgueil? C’est un feu si dense qu’il nourrit la chaleur dont nous avons besoin et consume en même temps l’être que nous sommes.

Avez-vous déjà remarqué la grandeur de la simplicité? Vous ne l’avez pas vue parce qu’elle est toute petite. Faites comme les enfants: plissez vos yeux, penchez vous, humez, regardez, questionnez vous.

Et souvenez-vous…

Souvenez-vous qu’avant de découvrir la plage, vous aviez déjà fait des châteaux des grains de sable. Vous avez soudé les grains et l’eau. C’était comme construire une pyramide. Mais sans esclaves…

On peut se construire à partir d’esclaves. En détruisant les autres…

Savez-vous regarder l’oeil d’un humain, d’une bête?

Vous y verrez un mica, comme sur les pierres. Mais vous y verrez un diamant et mille diamants. Des miroirS à n’en plus finir. La lumière qui s’est arrêté un moment. Une lettre de l’alphabet de l’éternité. C’est plus qu’un mica…

Que dire de l’oeil? C’est une planète dans un être sur une planète.

Un oeil est la Terre ou la Lune. Bleu, vert, tout en eau, avec des terres à peine visibles.

Attardez vous. Vous finirez par y voir une âme.

Vous finirez par apprendre à lire…

Ce sera le commencement qui ne finit plus de commencer…

Un dieu qui ne reconnaît pas un dieu est un peu un diable…


L’ÂMOGRAPHE: LES COCHONS NE MEURENT JAMAIS

9-octobre-2009

Groinnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnnn!

Les porcs indiquent le plus souvent le “gronk” (généralement connu sous le nom de “oink”). Ils ont un rituel raffiné de courtoisie, y compris une chanson entre les mâles et les femelles. Les porcelets nouveau-néss apprennent à fonctionner à  la voix de leur mère .Les porcs apprécient la musique.

. Le cochon, animal social

J’aime  les porcs. Les chiens  nous regardent  avec vénération.Les chats nous toisent avec dédain. Lescochons nous  considèrent comme des égaux.

Wiston Churchill

Il y a bien des étapes dans la vie. L’une des plus belles se situe au commencement de celle-ci : on n’a pas de projet, on est le projet. Les plus affligeantes attentes sont les plus angoissantes. Et c’est au moment où tout n’est que projet. Et c’est de cette manière que les gens passent aujourd’hui leur temps : dans la peur de ne jamais rien terminer. Tout simplement parce qu’ils n’arrivent pas à se concentrer sur ce qu’ils sont en train de faire, mais obsédés par la phase dite finale. Alors, on se retrouve toujours avec un bas différent. Et deux bas de «mouture» moyenne, puisque l’un a été fabriqué dans la hâte de crainte que l’autre nous échappe.

Il survient alors, à l’achèvement de l’existence, comme une sorte de retour vers cette enfance à l’âme pure, sans souillure : rien à terminer. Et c’est ainsi que je suis devenu, tranquillement, péniblement, un «lâche-prise». De sorte qu’aujourd’hui, ma plus belle réussite est de tricoter un bas sans me soucier si j’aurai le temps de tricoter l’autre.

***

Peu après mes six ans, mon père décida que ce n’était pas encore le temps pour moi d’aller à l’école. Il avait trouvé un emploi de cuisinier dans le nord de l’Ontario. Mes parents firent les rapidement préparatifs et nous quittâmes le  petit village de Sully  pour un long trajet en auto.

Pour ce qui était de l’école, il fallait se soumettre à l’impératif de l’époque : manger. Les besoins primaires.

- Tu iras plus tard… L’an prochain…

Partis un soir d’octobre, en automobile, par un matin frisquet, alors que les herbes avaient des engelures le voyage m’angoissait un peu.  C’était dans les années cinquante.  Les routes bordant le Saint-Laurent étaient sinueuses… Mais sans trop de trafic. La randonnée, toutefois, me parue  longue.  Nous nous sommes s’est arrêtés  pour le déjeuner « Au Martinet», à La Pocatière.  Après ce fut Québec, Montréal.

La nuit venue, nous nous fîmes un arrêt à un motel. Pendant ce temps, mon frère qui avait à peine un an, avait eu le temps de faire «ses besoins » dans l’auto…et sur moi,  ronflant  sur le siège arrière. Les odeurs étaient insupportables. Je voyais le tableau de bord tout illuminé, danser dans une sorte de gigue, de par ma tête qui oscillait entre le réveil et le sommeil.

*

Le trajet jusqu’au camp se fit dans une Autoneige B-12  Bombardier avec de hublots ronds, à travers lesquels je scrutais ce paysage triste d’automne, avec ses arbres défoliés, cette humidité qui emplissait l’atmosphère  Il n’y avait pas de route pour s’y rendre. Seulement  une voie raboteuse et ardue. Le trajet me parut une éternité.

*

L’hiver arriva. Les chutes de neiges recouvrirent  les bois. Un beau duvet blanc, dans la patience infinie des flocons. Et  à tous les matins, on m’envoyait jouer dehors.  C’est par un de ces matins que je vis le cochon  attendre son repas : les restes du petit déjeuner  que mon père, cuisinier,  balançait  sur la neige avec une chaudière de métal.  De la nourriture chaude qui au contact du tapis glacé  faisaient se soulever  des panages de vapeurs et des exhalaisons aux effluves vibrantes et composites. Le  cochon  avalait ce repas avec un appétit insatiable.  Je le regardais, sans broncher, et il  semblait ne pas trop  se soucier de  moi.

Après quelques matins, il remarqua ma présence. Il se tourna  et me regarda. Je scrutai longuement ce regard aux yeux rouges et ces étranges sourcils roses. Il se rapprocha pour me renifler avec ses deux grosses narines boursoufflées, la tête hautaine, les oreilles pendantes.  Je ne ressentais aucune crainte. Il me semblait que nous avions la même pour curiosité pour les êtres étranges que nous étions  l’un pour l’autre. Il ressemblait à une tirelire vivante. C’est tout ce que je connaissais des cochons. Que savait-il de moi? Je l’ignorais. Mais nous avions une chose en commun : aucun préjugé. Je n’avais pas lu sur les cochons, et lui n’avait pas lu sur les humains. Nous étions deux solitudes, absentés de nos semblables, qui cherchaient désespérément un contact.

Nous sommes prudemment  devenus amis. On a fini par trouver un beau compromis : jouer.

Je courais et il essayait de m’attraper. Je m’arrêtais, puis je repartais. Je pense qu’il  avait compris le jeu : il m’attendait en s’immobilisant.  Nous recommencions alors le même stratège.

Le jeu se terminait quand mon père m’appelait pour aller manger.

Plus les jours passaient, plus nous étions attachés et fidèles. Il devint si habitué à mes sorties qu’il m’attendait à la porte le matin.  Je descendais les deux ou trois marches et lui caressais  le crâne. Puis un jour j’eus l’idée de grimper sur lui. Je le pris pour un cheval. Et lui  se prit à ce  jeu  que nous répétions par la suite à tous les matins. Dès que je m’étais installé, il partait en à toute allure  dans son trajet devenu habituel :  faire le tour du camp.  En tournant  les coins de la bâtisse,  dans son trajet brisé et brusque, il me désarçonnait et je tombais la face en plein dans la neige. Je me relevais, sonné, le capuchon tout croche.  Le cochon  s’arrêtait et m’attendait. Pataud, je me relevais et reprenais ma monture. C’était une drôle d’impression : plus je devenais habile, plus la monture grossissait. Au début, on l’aurait dit adapté à ma taille. Vers la fin, toutefois, on aurait dit qu’il grossissait pour me défier. Je montais alors une gros bête large, trapue, et de plus en plus batailleuse. Car je vis plus tard que c’est comme ça que ça se passe dans la vie : les défis, on dirait,  deviennent plus gros, plus «résistants».

Le jeu dura je ne sais combien de mois. Les enfants n’ont pas la notion du temps, ils ont celle du froid, de la chaleur, des émotions. Et personne n’en fait des horloges de ces émotions. Personne n’a pensé à faire du froid ou de la chaleur des horloges.

Il a fallu des adultes, plus tard, pour regarder le ciel, les saisons, bref, sortir d’eux pour essayer de comprendre l’univers dans le quel ils vivaient. Puis plus tard encore, ils utilisèrent se «temps» pour avilir les Hommes. Ils le hachèrent comme on hache les parties d’un cochon pour s’en nourrir. Ils le hachèrent pour créer des esclaves. J’ignorais à ce moment que le cochon pût être un esclave. Mais, en fait, c’était une bête en liberté qui restait alentour du camp parce que chaque jour lui apportait ses besoins primaires. Il avait été «domestiqué». Mais moi je ne l’étais pas encore.

Au printemps, début mars, quand le soleil se mit à dissoudre lentement cette poudre blanche,  de petits étangs agités par le vent  s’installèrent   sur la croûte durcie par les traîneaux et les chevaux. Ma  monture disparut. Je ne posai pas de questions. L’esclave avait-il pris la fuite? L’esclave avait-il trouvé meilleure nourriture que les restes des repas des humains?

Comment savoir? L’instinct, ici, ne fonctionnait pas.

Je m’attendais à ce qu’il soit là à tous les matins, comme d’habitude. Mais j’étais à la fois inquiet et surpris : inquiet de son absence et surpris par tous les reflets qui poussaient sur la neige et les flaques d’eau. Comme si la vie revenait tranquillement. Une autre vie. Une vie qui me ramènerait un autre compagnon.

Les conifères enneigés se mirent à pleurer et à verdir. Et des chants d’oiseaux emplirent peu à peu la forêt. Et l’arrière du camp ne fut plus souillé par les restes du déjeuner.

L’ami ne se présenta plus.

Et je ne l’attendis plus : deux enfants venaient d’arriver au camp. Et c’est avec eux que j’appris de nouveaux jeux.  Entre autres, celui de créer des images à l’aide de cubes. Celle qui m’étonna et me marqua pour la vie représentait le diable. J’ignorais alors ce qu’était un diable, un Satan. Mais la créature n’avait rien de rose : c’était une sorte de monstre «hors-vie», cornée, à longue queue. Je pense que j’ai eu peur. Mais je ne savais pas pourquoi j’avais peur. C’était par instinct. Le cochon, lui qui se vautrait dans la vase, lui qui était souvent sale, lui qui avalait les restes de repas parfois puants, portait à confiance. . En fait, je pensais qu’en grandissant tout le monde devenait un beau cochon gentil. Mais ce jeu-là, ce jeu «arrêté», à accoupler des cubes pour en faire des images m’a a la fois attiré et répugné. On aurait dit qu’à force de vivre avec un cochon, j’avais appris à reconnaître les créatures de ce monde en lorgnant l’invisible.

J’ai continué à jouer au jeu des cubes. Sur un côté il y avait un lac, sur l’autre un ciel, et sur le troisième un animal agile, griffé, mais gros comme un chat qui aurait vécu dans un camp.

Le temps passa. Un temps trafiqué, mais un temps tout de même.

Moi j’engraissais… Les repas avaient un goût nouveau dont j’appréciais grandement la saveur.

Et plus j’en avalais, plus je courais vite.

J’avais les joues roses, qui s’empourpraient. Et je jour où je passai devant un miroir, étrangement, je vis que mon regard n’était pas si différent de celui de ma monture.

***

Combien d’années? Combien  de ces ans ont passé avant que je m’arrête  devant cette usine à tuer des cochons, à les dépecer? Je ne sais… Trente ans,  quarante ans?

Je sais seulement que personne ne voulait débiter ces bêtes pour un salaire aussi minable qu’on offrait ici.  Alors on fit venir du bout du monde de gens qui parlaient une langue que personne ici ne comprend. Des gens de pays si pauvres qu’ils n’ont rien à jeter aux cochons pour qu’ils restent avec eux, n’ayant eux-mêmes rien pour se nourrir.

Alors ils quittent leur pays pour se nourrir des restes de repas que nous jetons par la porte.

Ils essaient d’apprendre que le temps va si vite, que les besoins primaires sont encore si pressants, qu’on n’a pas le temps de se faire des amis en les taillant avant de bien les regarder dans les yeux.

Et quand ils se promènent dans le village, les gens ne leur portent pas trop d’attention : ce ne sont que des dépeceurs  de cochons.


L’ÂMOGRAPHE: L’ALAMBIC

22-juin-2009
Les chasseurs dalambic

Les chasseurs d'alambic

Sully, 1955 ( circa)

“Pris modérément,
il ralentit l’âge,
il chasse la toux,
il éclaircit l’esprit,
il soigne l’hydropisie,
il guérit la strangulation,
il dissout la pierre et repousse la gravelle,
il chasse la mélancolie,
il protège et préserve la tête de tourner,
les yeux d’être éblouis,
la langue de zézayer,
la bouche de gargouiller,
les dents de claquer,
la gorge de racler,
la trachée de se durcir,
l’estomac de se contracter,
le coeur de gonfler,
le ventre de se crisper,
les intestins de gronder,
les mains de trembler,
les tendons de se raccourcir,
les veines de se rétrécir,
les os de se déformer,
la moelle de se liquéfier,
et c’est en vérité une liqueur souveraine
si elle est prise systématiquement.”

Un remède assurément miraculeux et indispensable !

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Les premières gouttes d’alcool sont apparues lorsque, pour la première fois, Noé a ressenti un désespoir profond qu’il ne pouvait noyer dans un vulgaire verre d’eau. La solution consistait donc à consommer sans modération quelques litres de ce liquide salvateur qu’est la bière.  ou le whiskyé

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L’alcool a toujours été un remède à la misère humaine. Dans ce petits pays, un village étroit dans l’immensité d’alors qu’était la Terre, les humains vivaient. Et vivre c’est souffrir un peu…

Je peux voir encore cet alambic fabriqué de pièces éparses que l’on camouflait en les éparpillant,   une fois démantelées   dans  divers bâtiments. Il était posé  sur un poêle à bois. Même si la fabrication de l’alcool  se faisait généralement le matin  très tôt, vers cinq heures, j’étais là. Une grande fête… On plaçait le liquide dans l’alambic et on attendait. Un liquide à l’odeur de fruits, bulleux, effervescent,  Puis goutte à goutte cette distillation de la misère humaine sortait au bout d’un tuyau de cuivre torsadé. On y plaçait un verre… L’expectative  était longue… Les désirs le sont tous, car ils ne mènent qu’à un autre désir : mais c’est toujours un peu la délivrance.

Chacun  en s’humectant les lèvres, salivés à  goûter à la première crue pour savoir si elle serait bonne… Elle était toujours exquise … Même si les premières petites rasades semblaient amères. On grimaçait, on levait le verre à la lueur de la fenêtre pour en voir la translucidité.

On s’impatientait  comme on attend à l’hôpital quand on a mal. On respirait court.

La vie était dure.

L’hiver,  c’était sous la lampe à l’huile qui faisait un grand cinéma d’ombres dans la maison. On pouvait entrevoir  des oiseaux sombres au plafond. Des ailes fuyantes… Mais ce qui fascinait le plus, était sans doute dans le visage des gens presque crispés.  Comme une file attendant le bonheur. Le bonheur qui arrivait goutte à goutte. Un peu comme dans la vie. Le baume sur la plaie vive des jours.

Je n’ai jamais connu mon grand-père du côté maternel. Henriette, la grand-mère avait épousé en seconde noces un Cloutier. C’était un petit homme frêle, un peu renfrogné, ronchonneur,  comme un cultivateur après une mauvaise récolte. La vie était toujours une mauvaise récolte… Un menu bonhomme au visage osseux. Henriette se défoulait sur lui. Car elle avait un caractère de cheval sauvage, mêlé à une tendresse. Autant de caractère finit toujours par tuer les autres… Mais autant de caractère est aussi signe de faiblesse.

Je ne sais trop ce qu’ils partageaient, mais au moins, ils partageaient la coulée de leur alambic. La cuvée étant terminée ils se retrouvaient avec chacun deux litres de ce faux gin qu’ils allaient cacher dans la cave. Ils avaient – après avoir fait refaire le solage de cette vieille maison – créé une cachette au haut du mur de ciment. Et au moment de se diviser la cuvée ils regardaient d’un œil loupé la bouteille pour savoir si celles-ci étaient égales en contenu. Pas une once d’injustice. Mais bien de la chamaille pour un millimètre qui dépassait l’autre.

Le grand-père vécut et mourut comme sa terre : sèchement, abandonné, l’air d’attendre une récolte qui ne viendrait jamais.

Il m’emmena souventes fois à la pêche. Orgueilleux, il détestait revenir à la maison sans prises. Je le regardais pêcher, sacrer, maugréer au bord de la rivière. Tortueuse comme la vie, tortueuse comme le cours de l’existence qui se fraye un chemin à travers la rocaille.

Il n’y avait pas de place pour le rêve dans ce monde : on vivait, on travaillait, on allait au ciel ou en enfer. On passait plus de temps à étouffer ses remous intérieurs qu’à vivre. L’alambic était une sorte de délivrance à ce monde enclos. Comme des humains dans un parc de savoirs : l’espace était restreint et la vie moche.

Alors, il restait l’alambic et son produit voluptueux, qui  goutte à goute délivrait son paradis caché.

Pourquoi ai-je vécu là dans cette maison? Je pense que mon père avait dû faire un mauvais coup et qu’il n’avait plus d’argent pour se payer un loyer. Du moins, c’est ce qu’il arriva pour une période dont j’ai oublié la longueur. Car les visites et le temps passé dans cette maison s’emmêlent.

Puis un jour…

Les policiers sont entrés dans la maison pour chercher l’alambic. Je me souviens clairement de ma mère crispée, enceinte de mes frères jumeaux, assise, en train de coudre, sur cette vieille machine en balançant du pied.

Ils n’ont  rien trouvé. Ni alcool, ni alambic. Il n’y avait que des images du Christ, lui et son cœur saignant, ou encore des ersatz des œuvres divines datant du moyen-âge. Et des crucifix qui paraient les murs comme des toiles d’espoir pour un monde meilleur.

Ils ont dû passer le village au peigne, car les alambics étaient répandus comme une mauvaise herbe.

Durant cette période, je me souviens que, pendant la nuit, ma grand mère montait  au second étage, sur un escalier torsadé et craquant, pour me soulager des maux d’oreilles qui me menèrent plus tard à l’otosclérose, maladie qui frappa Beethoven. Elle grimpait avec sa lampe, allumait sa pipe et me soufflait de la fumée dans les oreilles.

Mon père continua à cultiver les alambics longtemps. Le jour où il dénicha une maison et trouva le moyen de vivre, il débusqua un recoin dans la maison pour y fabriquer sa mouture frelatée.

La vie dans cette maison pour craquer aux vents, me semblait étrange. Je me souviens d’un hiver – il n’y avait pas de toilettes – où  nous allions dehors, faire nos besoins- à moins 15 degrés. Dans un pot de chambre dont nous rejetions le contenu dans la neige le lendemain. Le compostage n’était pas encore à la mode. Mais il était… Et la neige, dès que les premiers rayons chauds du soleil se montraient le nez, fondait en avalant ce tas brun.

Le terrain était vaste : assez pour labourer deux grands potagers. On se partageait la terre comme la récolte de l’alambic : chacun son jardin. Le grand-père et la grand-mère luttaient à savoir qui ferait la meilleure récolte. La meilleure, c’était celle qui sortait de la bouche d’Henriette.

L’été, c’était le grand luxe : nous allions nous soulager dans un cabanon de planches brûlées par le soleil et investi de mouches plus bleues que le ciel et plus grasses qu’un obèse volant étasunien. C’était leur McDo… Le bruit des mouches?  Comme des avions…

On s’asseyait sur ce trône de bois et l’on rejetait les «débris de corps» dans une latrine où nageaient les nouvelles de l’époque sur des déchirures  de journaux écrits noirs sur brun.

Et de par les interstices, le soleil traçait  des lignes de lumières sur le sol.

Grand-maman Henriette cultivait son potager avec la même joie qu’elle cultivait son amour pour la récolte de son alambic. Elle se levait le matin, déjeunait, puis allait sarcler. Il y avait de jours où elle sarclait en titubant, car elle allait puiser ses forces dans le sous-sol de la maison en avalant un petit verre. À la fin de la journée, elle adorait sarcler.


L’ÂMOGRAPHE : L’OISEAU À L’ÉCOLE DES ROCHES

12-février-2009

Le doute est l’école de la vérité.

Francis Bacon

Celui qui ouvre une porte d’école, ferme une prison.

Victor Hugo

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Je me souviens que ma mère avait fait tous les efforts du monde pour bien m’habiller : une chemise avec un petit débardeur à carreaux. Et elle m’avait tellement lavé le visage que mes joues paraissaient cirées.

Le sac avait une odeur de cuir tout neuf, et les émanations  des cahiers m’excitaient. C’est fou la force et la puissance des enfants à s’imprégner de tout, avec ces sens aiguisés : comme le livre des livres, tout ouvert, rien d’écrit. La chair neuve est un journal à remplir….

J’étais à la fois impressionné, apeuré :  j’entrais dans la vie. J’avais la tête, le cerveau devrais-je dire, neuf comme un sous. Pas une pensée issue d’expériences antérieures traumatisantes. C’est l’avantage de ne pas avoir trop de passé. Par la suite, c’est comme un ordinateur dont les fichiers sont emmêlés au point de ralentir. Vieillir est comme un lavage de cerveau ou on apprend à avoir peur de la vie et non pas à la voir comme une aventure à vivre. Une belle et grande  aventure. Le mal c’est d’être tout au long de son existence trahi à la fois par la brisure du rêve de la beauté de l’existence à travers trop de prises de conscience négatives. Il n’existe pas de douche ou de bain pour se décrasser de cinquante ans d’existence. Au contraire, on fini par se sentir figé dans la boue par toute la crasse de l’humanité.

On nous plaça en rang devant la façade de l’école. Par ordre de grandeur. J’ai dû être le deuxième à cause de ma petite taille. Je ressentais une certaine douleur aux pieds, avec ces souliers neufs, raides, lustrés : la beauté, l’image avant le confort. C’était bien une entrée dans le monde des adultes.

Une  belle journée de septembre. Le temps était chaud et le soleil traçait des ombres qui glissaient sur la terre comme des pans noirs. Les pans – de toutes formes – grimpaient la petite colline derrière l’école et se fondaient dans la forêt. Les nuages étaient ronds comme des ballons. C’était la particularité de vivre dans un micro-climat, dans une géographie singulière.  Le village, une sorte d’îlot, ou cuve entre montagnes, à l’abris  de tout. Le «monde» en ce temps-là, ou dans la tête d’un enfant était enfermé dans cet enclos. Quand on voulait l’agrandir on levait les yeux vers le ciel. Comme un réflexe. Comme si déjà on devinait qu’une réalité autre nous attendait.

Un couvent. Des religieuses. Des religieuses vêtues de noir et  de  fines écharpes blanches. Leurs gros crucifix  pendant au cou se balançaient. Cela me fascinait également. Mais au delà de cette fascination d’enfant, je compris plus tard que le problème avec les adultes c’est qu’ils ne sont plus capables d’êtres assez petits pour être grands. En plus, les enfants ont tendance à penser que les adultes possèdent la vérité de par leur expérience et leur cerveau bouffi de savoirs. C’est ce qui fait leur force, mais rétrécissant leur esprit et contribuant  également à leur perte : ils savent pourquoi l’oiseau vole, mais ils ne savent pas s’intégrer au plaisir du vol.

Aujourd’hui , les enfants des pays ne sont devenus que de la main d’œuvre en puissance pour cette ère affolée, tristement matérialiste, à la limite de l’honnêteté. Mais nous, qu’étions-nous ? Une armée à construire ? Un petit prince à assassiner ?

J’avais une grande soif d’apprendre. Je voulais saisir les nuages, la pluie, la neige, et ma place dans cet Univers déconcertant. Comme si, inconsciemment, j’avais saisi la lourdeur des pierres et qu’en apercevant les oiseaux, je m’étais demandé pourquoi les pierres ne volaient pas. Et, surtout, pourquoi, moi, je n’avais pas droit au vol ?

Plus on grandit plus se révèlent  des choses vaines, illusoires, inutiles, et souvent fausses. La vérité est intemporelle. La vérité est que plus on doute de son savoir et plus on sait ses doutes, plus on se rend compte qu’un pas vers la connaissance est aussi un pas en arrière : demain cette «connaissance» sera détruite par un nouveau savoir. Et le lendemain, celle d’aujourd’hui. Que reste-t-il de la vie ?

La beauté,  chez les enfants, c’est qu’ils peuvent regarder les oiseaux voler et simplement être éblouis. Et dans cet éblouissement ils trouvent, de par une connaissance instinctive si profonde,  le plaisir de l’oiseau qui vole ; comme s’il s’imprégnait de son vol, comme s’il était l’oiseau. Cela dans clairvoyance mystérieuse  qui disparaît à l’âge adulte. Le monde des grands ne sait pas s’intégrer simplement aux vols des oiseaux. Il s’interroge à savoir  comment ils volent et tentent la plupart du temps de faire des formules mathématiques pour déchiffrer ce vol.

J’ignorais qu’en vivant, en même temps que je me nourrissais de la masse, la masse me tuait.

On donne à tous les enfants du monde de la pâte à modeler pour faire des formes et des couleurs.

On donne à la société le pouvoir que tous les enfants du monde, de toutes les formes et de toutes les couleurs deviennent un oignon. Jaune, blanc ou rouge, ça n’a pas d’importance.

C’est le rang qui compte.

L’enfant a des projets. La société également. Mais ce n’est pas l’enfant qui tue la société… C’est souvent celle-ci qui l’étouffe.

Je savais un peu ce que je voulais en entrant dans cet édifice de brique rouge : apprendre à lire.

Car je voyais ma mère passer des heures à lire. Elle ressemblait aux oiseaux qui volaient. Une sorte d’extase et de tranquillité monastèrienne, dans laquelle elle s’enfonçait souvent.

Elle était la roche transformée en oiseau.

Elle allait à l’école d’elle-même.

Sans doute apprenait-elle que l’œuvre d’art en ce monde n’est autre chose que ce que l’on fait de sa vie.

Au fond il n’y a que deux manières de vivre : essayer de se fondre au vol des oiseaux ou passer sa vie à trouver des formules mathématiques sur le vol des oiseaux…

Et les compter.


LA PRINCESSE PHARAONESQUE

27-décembre-2008

ILLUSTRATION: LA FEMME DE SABLE

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Comme ça et autrement, puisque le corps actuel n’est qu’un
avortement dans les formes.

Jean-Michel Valiquette

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À tous les soirs elle s’embaumait
De crème, de parfums, de délicats acharnements
À plâtrer les fissures de son visage
Les lambrisser, les taire, de tracés savants

Têtue, lutteuse, bravante et bavante.
Tous les soirs, tous les soirs
Des crèmes déridantes, au miroir
Elle tentait de refaire les poteaux de la tente

Elle lisait toutes les étiquettes
Elle regardait son œil
Ses paupières aux oubliettes
La molle chair pirate, l’écueil

Elle se mirait sur l’éclat métallique
De sa bouilloire électrique.
Rien n’y fit, ni les petits pots, ni les onguents
Ne pouvaient ramer la chair en avant

La peau suivit la loi de la gravité:
Elle s’affaissa, comme pour s’enfoncer
Dans le sol…. Newton: pas d’échappatoire…

Tous les soirs, tous les soirs
Aux reflets tard des miroirs
Elle teignit ses cheveux, ajouta trois dents
Pour calfeutrer ses fendillements

Elle mourut, d’un pas écroulé
Devant sa vanité, figée
Un soir d’avril, un premier
Comme un poisson congelé

Et le croque-mort fut surpris d’avoir si peu de travail
Lui, en vingt minutes, la rendit pareille
À on vivant, rien qu’en la regardant…
Tout le travail ayant été fait avant….

Gaëtan Pelletier
10 octobre 2001


UN SAC DE POÉTESSE

18-novembre-2008

lerepos1932

Clara, je la nommerai telle, est décédée il y a sept ou huit ans.

Près de notre demeure. Une jeune poétesse, fragile, révoltée…

On ne saura jamais.

Au fond, on sait peut-être : mais comme tout le monde, on

refuse de voir. Regarder en s’attardant c’est apprendre beaucoup.

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Je vis, je meurs; je me brûle et me noie ;

J’ai chaud extrême en endurant froidure :

La vie m’est et trop molle et trop dure.

J’ai grands ennuis entremêlés de joie

Louise Labé

1524-1566


Nous habitons juste à côté d’une voie ferrée. Comme tous les matins nous nous sommes levés pour aller travailler. Nous n’avons même pas entendu le bruit de la sirène de l’ambulance. Quand les gens meurent pour des causes mal connues, les alarmes restent muettes.

Les sociétés ne veulent pas de l’échec. Un suicide c’est comme une trace de doigt graisseuse sur cette construction stainless de nos organisations résistantes à la corrosion : le malheur est une corrosion de l’âme. Le malheur est un échec que veulent camoufler les sociétés.

C’est comme enfouir un chaudron raté de sa qualité totale.

On l’enterre, c’est tout.

***

Il était tard dans la nuit, j’imagine, juste avant le lever du soleil. On en a parlé au bureau de poste, là où s’agglutinent les gens du village pour échanger les nouvelles du jour. C’est comme ça qu’on vit ici : tranquille, serein, quasi dormant  Alors, il n’y a pas raison de regarder ailleurs. Les autres sont les autres. Mais pour les poètes, les autres sont une partie d’eux, de la vie, de l’univers. Ils ont de grands yeux qui vont plus loin que les villages.

***

La fille habillée de noir attendait dans la nuit le train qui devait la mener dans un autre monde. Les lames des rails étaient froides. Comme son corps allait le devenir un peu après l’impact. Elle avait tant regardé les étoiles!  Elle avait tant scruté la vie et les humains. Elle s’était comme épongée de la souffrance des autres. Pour comprendre la sienne et réparer celle de ses pairs.

C’est comme ça qu’on meurt quand on ne veut plus vivre : on voudrait repasser sa vie et savoir ce qui nous a amené là. Mais elle n’avait pas vraiment le temps…

Elle a dû pleurer. J’imagine… Je n’étais pas là. C’est ce que je ferais si je ne voulais plus vivre.  Elle eut l’idée d’écrire un poème ou une histoire : celle d’un corps qui se vidait de son eau. Les mots, les images avaient toujours été pour elle une façon de comprendre, de saisir à travers un art obscur et malaisé, la vie, rien que la vie. Et les autres en elle… Et c’était déjà fini. La souffrance était maintenant  insupportable.

Elle avait apporté avec elle une bouteille de rhum. Déjà qu’elle en avait avalé la moitié et que sa vision avait diminué de moitié. Elle se disait que si elle avait été un vers, un lombric, elle serait coupée en deux et  les deux parties vivraient leur vie propre.

L’entièreté, l’intensité n’acceptent pas de rupture. On est toujours un dans un tout.

Clara était humaine, trop humaine, continuellement  révoltée, éraflée de l’âme, du corps.  Elle avait essayé de se ressouder. Mais elle n’était pas un lombric. Elle avait essayé de se refaire. Mais on ne se refait pas dans un univers qui vous défait.

**

Au matin, on ramassa les morceaux de la poétesse, puis on les classa  dans un sac. On avait réussit à reconstituer  le puzzle de chair. Mais que savait-on du cassement de l’esprit et de l’âme?

Elle avait passé dans la vie comme une luciole par un soir d’été.

Clara n’a pas laissé d’œuvres.

Le corps de Clara est disloqué dans un sac.

De temps en temps, quand je traverse la voie ferré pour aller au bureau de poste, je me dis qu’on ne sait pas vivre : les machines sont trop lourdes pour les êtres  altruistes  et dégourdis.

Clara est morte pour l’avoir découvert.


L’ÂMOGRAPHE

24-mai-2008

J’ai l’image de mon esprit qui flottait au-dessus

de ma couchette. Lorsque ma mère entrait dans

la chambre, je la voyais d’un angle étrange,

comme si je me promenais au ras du plafond.

C’était normal pour moi. Sortir de mon corps.

J’étais né avec ce «pouvoir» et je croyais que

tout le monde le détenait. . Je l’ai conservé

jusqu’à la puberté. Il a disparu doucettement.

À mon grand regret…

Quand on naît, on est au temps zéro. Mais on ne sait pas trop comment cela va se passer. C’est une sorte de coma nécessaire à la douleur de la naissance. Et on passe bien des années à essayer de s’adapter à ce monde étrange de la matière.

Il n’y a pas de vraie différence entre la naissance et la mort : à la mort, tranquillement, la vie nous quitte, et la lueur des yeux s’en va, comme une lumière usée.

C’est à peu près pareil pour toute vie. Nous nous croyons différents, et nous le sommes ; nous nous croyons unique et nous le somme. La similitude nous sert pour tout l’aspect social de nos vies et dansn nos rapports avec les autres. Pour le reste, la vie est une aventure unique et si la conscience est un tant soit peu allumée, elle peut être le plus beau voyage : celui de créer sa propre foi et d’y douter. Le doute est aussi important que la foi. Croire c’est mourir, douter c’est vivre.

C’est comme ça que je suis né. C’est comme ça que je mourrai…

***

Je suis né dans un village qui ressemblait à un nid : une vallée semée de maisons entourée d’îlots d’arbres. Oui, à un nid, et je me dis que c’est pour cette raison que je me suis toujours senti un oiseau.

De la forêt. Jusqu’au Maine… Deux rivières. L’une se situait aux États-Unis, l’autre au Canada.

Mon père et ma mère s’étaient mariés en 1941. Peu après que mon père fut enrôlé dans l’armée. De force. Se refusant à y aller , il avait donc cessé de manger des jours durant pour s’affaiblir et ne pas passer l’étape médicale. L’Europe était trop éloignée… Ce n’était pas sa cause. Ou bien il avait peur…

Je me souviens que nous habitions un deuxième étage d’une maison qui appartenait à mon oncle de souche irlandaise. Une maison sise au bas d’un terrain en pente. Derrière on pouvait apercevoir un champ, une voie ferrée et, en arrière plan une rivière. L’inclinaison était si forte qu’en jetant un coup d’œil à la fenêtre on pouvait y voir passer les quelques voitures de l’époque. Des mastodontes lourds, pour la plupart noir, de sorte que l’été on avait l’impression de se promener dans un four.

Mon oncle était roux comme une carotte et s’emportait fréquemment. Surtout lorsqu’il buvait. Souventefois. Alors «l’ire» s’emparait de lui. La plupart du temps il se chamaillait avec son frère.

Lui, il alla à la guerre, débarqua en Italie, se fit tirer une balle dans le pied pour s’enfermer ensuite dans une cave à vin attendant les secours. Il en ressortit deux jours plus tard, ivre mais vivant. C’est la seule façon de gagner une guerre… Ne pas mourir. Et il la gagna. Il boita presque toute sa vie et traîna son accent irlandais dans un français qui se désintégrait à mesure que la bouteille baissait. Sa pension de vétéran fut son principal soutien.

1952

J’étais dans le Maine. Un champ de pommes de terre. Automne. Tôt le matin. Il y avait plus de buée dans les champs que sur les fenêtres. Des vapeurs étranges… Le soleil frappait la terre et le choc de la chaleur du froid des champs formait des nuages. Les tracteurs chantaient avant les coqs. La terre avait une haleine de pommes de terre pourries. Les champs humides, les sillons, les bruits des tracteurs et, au loin, comme des foulards de brumes courant sur les champs. Des tonneaux de bois. Des bruits de patates qui tombaient au fond. Un tambourinement dans l’air frisquet du matin qui nous glaçait le dos. On déjeunait tôt le matin. Le soleil apparaissait l’œil à demi ouvert à l’ouest et il traînait des flaques d’ombres dans les vallons.

Aller aux patates était à cette époque une façon de gagner sa vie. Une manière de survivre. Mes parents avaient été élevés pendant le crack de 1929. Et les menus de table étaient composés de recettes inventées à partir de légumes et de jarrets de porc. Noël était une orange. La pauvreté, presque la misère, ils l’avaient connue. Ma grand-mère avait accouché de dix-sept enfants. Ça faisait des bouches à nourrir. Avant qu’ils ne deviennent des bras, les temps étaient durs. Plus tard on appela cela «la revanche des berceaux». Un manière de combattre le fait anglophone du pays. Les conquérants anglais versus les abandonnés français.

Le soir venu ils se couchaient le dos brisé, pour se relever le lendemain en se jetant en bas du lit. C’était ça la vie. Ils y passaient trois ou quatre semaines puis revenaient dans le nid de Pohénégamook : c’était suffisant pour passer l’hiver. L’été on jardinait. On semait du navet, des carottes et des pommes de terre… Il y avait toujours un petit poulailler derrière les maisons pour les œufs et la poule… le dimanche. Quand on a faim, personne ne se demande si l’œuf vient avant la poule. On ne se demande rien ; quelqu’un est là pour résoudre le problème du sens de la vie. On pousse dans l’étroitesse des apprentissages souventes ffois utiles aux sociétés. Mais au delà , il y a la vie intérieure plus riche, plus cachée, que tout le monde cache : la passion de l’existence où certains sont morts avant de naître, ou un peu après, rien que pour n’avoir pas douté de la foi. Mais avant le luxe d’être soi, il faut avoir le luxe de manger…

Ce devait être vers la fin août que l’on procédait à l’embauche des travailleurs. Je me vois encore dans le sous-sol de l’église, à Estcourt, par un beau dimanche au milieu d’une foule qui piaillait. Ils étaient grands, trop grands. On me bousculait, on chahutait. Je me sentais malmené. Il y eut un gémissement. Une femme perdit conscience près de moi. Elle s’affaissa et je vis son crâne heurter le plancher de ciment. Ses yeux révulsés me figèrent sur place. J’entrevis un filet d’écume qui sourdait de sa bouche. Les gens paniquaient. Le temps parut s’arrêter. Je me suis sentis soulevé. Mon père me tenait dans ses bras. Un attroupement se forma. On prit la femme pour la transportée. Elle fut aspirée dans la foule. Une grande porte s’ouvrit et un pan de lumière inonda quelques secondes l’étouffoir de ciment et de pierres.

Au retour, on ne parlait que d’elle. Elle mourut à son arrivée à l’hôpital.

Nous sommes retournés dans le Maine cet automne-là. En revanche, mon père et ma mère ne se levaient plus pour aller aux patates, ils se levaient encore plus tôt pour nourrir ceux qui y allaient. Je pense que c’est ainsi qu’il apprit son métier de cuisinier. Il remplaça le cuisinier, passant de valet de cuisine à …chef.

Je passais mes journées à jouer dehors, près d’une route de terre en tirant avec un pistolet de plastique sur les gens qui passaient en voiture. Les travailleurs rentraient, essuyaient leurs gros pieds sur le perron et rentraient manger. Ils avaient tous le même parfum : celui des pommes de terre pourries.

De temps en temps nous allions au cinéma. Je n’ai vu que des western américains. Des chevaux, des cowboys, des méchants, des bons, de la poussière, des bagarres. Ce n’était que de la fiction, mais cela ressemblait curieusement à la vie.

Il y avait près de la maison une petit ruisseau. J’y bâtissait des bateaux des débris de bois qui traînaient ça et là. Les courants et les entrelacs dans leurs gargouillis constants me fascinaient. Et les quelques algues vertes qui dansaient me charmaient de par leur flottement curieux d’ensemble. Un ballet vert sous un ciel bleu.

Je bouffais de la terre. On ne sait pas pourquoi les enfants bouffent de la terre. Je ne peux me souvenir du goût, mais je me rappelle bien de l’âpreté du sable dans ma bouche.

Je ne savais pas que j’avais cinq ans. On ne se rappelle jamais de l’âge qu’on a.

J’avais plus de doigts que de bougies sur mon gâteau. J’avais du souffle pour éteindre un feu, mais je ne savais pas encore comment le diriger vraiment.

On est malhabile quand on est tout petit. Quand on est grand on pense qu’on ne l’est plus.

À chaque anniversaire on est tous pompier. Je sais maintenant que les feux grandissent plus vite que nous.

« Il a tiré ici, regardez ce trou.» Il affichait son T-shirt

avec une percée cerclé comme une brûlure juste en dessous de

l’aisselle.

Mon premier frère vint au monde le 2 février 1952. Il y eut des complications après la naissance. Il fut hospitalisé à Edmundston. C’était loin, pour moi, et très long le trajet. J’ai le souvenir flou d’une visite à l’hôpital. On découvrit qu’il était allergique au lait. Au lactose dirions nous aujourd’hui.

Lors des repas , et que je le voyais s’agiter dans sa chaise de bébé, ma mère cachait le lait sous la table. Il en raffolait, mais ne pouvait pas en manger.

Mon père essayait tous les métiers. On qualifiait ma mère «d’intellectuelle». Elle passait son temps à lire : des revues et des nouvelles glissées dans des romans-photo. Il n’y avait pas de soap opéra dans les années cinquante. Il y avait ces revues aux histoires d’amour.

Le diplôme qu’elle avait à l’époque lui aurait permis d’enseigner. Mais j’ai appris plus tard qu’elle travaillait dans un salon de coiffure comme assistante. Et mon père acheta une chaise de barbier. L’appartement n’était pas grand. La chaise prenait une grande place, et il y avait toujours du monde à la maison et du poil sur le plancher. Il commença à demander 15 cents la coupe. Puis un peu plus tard 25 cents. Comme tous les hommes de l’époque, il avait les cheveux gommés. Ma mère était maigrichonne. En revoyant les photos léguées à la suite de sa mort, je voyais une petite femme aux yeux grands et clairs, les jambes un peu arquées. Sous cette apparence frêle se cachait une âme têtue. Les photos avaient été prises par mon père. Les photos en couleur étant rarissimes il les avaient retouchées avec des crayons pour colorer. Cela donnait un résultant étrange : entre la photo et la peinture. Barbier, peintre, violoniste. Je pense qu’il avait l’âme d’un artiste et que c’est la raison pour laquelle il eut autant de difficultés dans sa vie. Quand il buvait, il imitait mes oncles et mes tantes. J’entends encore les rires de ma tante Yvonne et Aurore pour qui il avait un certain penchant. Parce qu’elles étaient en chair et qu’elles riaient toujours. Il n’avait pas le droit de les aimer de sa chair, mais il les aimait en désir, sans doute. Je savais que cela agaçait ma mère. Plus tard, bien qu’elle entretenait des liens plus ou moins étroit avec ses sœurs, elle se méfiait d’elles.

Ma mère, elle, n’était pas naïve. Et dans cet univers de cachotteries de sentiments et de passion, j’ai cru comprndre qu’elle avait préféré se taire, et s’enterrer elle-même pour ne pas créer de remous. C’était une grande âme étouffée, qui paraissait fragile. Elle acquiescait en silence sur tout, mais au fond d’elle-même, elle rejetait souvent. C’était là son doute… Mais au fond se cachait une force non pas de la nature mais de la vie plus profonde comme si un instinct, une révélation lui dictait qu’il existait un sens et un but plus profond à la vie, mais qwu’il nous était inconnu.

Ma grand mère avait accouché de 17 enfants. Pour la revanche du berceau, au Québec, elle avait fait sa part. Je ne sais pas si elle les avait fait avec passion, mais au moins on aurait pu croire qu’elle était une fabricante d’âmes pour l’église catholique dont le but est toujours d’offrir à Jésus et à son père le plus de disciples possible pour le paradis. À la différence d’une secte, on ne voit pas le guru.

Il ne savait pas qu’on pouvait être «différent». Il n’a jamais su assumer cette différence. Il n’avait jamais aimé l’école. Écrivant au son, il se sentait à la fois gêné et frustré : être quelqu’un passait par le pouvoir de l’écriture et du discours. L’estime de soi lui manquait. Et cette tare se répandit dans la famille par ses chromosomes.

Le temps avala quelques horloges et je me retrouva chez un arracheur de dents… Déjà… Cette faiblesse me poursuivit toute ma vie. Et à chaque fois qu’il me conduisait chez ce médecin qui m’arrachait une dent, j’avais droit à un cadeau. Le dernier fut… des dentiers. Mais ce fut plus tard, bien plus tard…

***

Un jour, deux types entrèrent dans la maison. Mon père pensa sans doute qu’ils voulaieint une coupe de cheveux. Ce qui se passait sous mes yeux avaient l’air d’un drame. Il pratiquait égalment le métier de chauffeur de taxi, et les deux types en voulaient un. Je ne parvenais pas à saisir cet air sombre qu’il arborait. Mais quand il partit je pouvais lire l’angoisse de ma mère.

Il revient tard le soir, refusant de dire où il avait laissé les deux types. Mais il enleva son T-shirt blanc et montra à ma mère un trou, sorte de perforation brûlée, juste en dessous de l’aisselle : quelqu’un lui avait tiré dessus.

Alors, pendant des jours, au petit village, les gens firent un pèlerinage pour voir la trace de balle.

Il l’avait échappé belle. Il garda longtemps en souvenir le T-shirt. Mais comme tous les souvenirs dans la vie, d’autres événements se préparent, et bien des oublis passent.

Mon premier ami fut un porc. On n’a pas de préjugés

envers les porcs quand ceux-ci jouent avec vous et

vous démontrent une intelligence et une sensibilité

qu’on ne rencontre pas toujours chez les humains.

- Il n’ira pas à l’école, dit mon père.

Curieusement, mais qui avait tant soif de savoir, j’en fus chagriné : on allait regarder mon entrée à l’école parce qu’on avait déniché un job quelque part en forêt, au nord du Québec.

Le voyage fut long. Je crois que la première étape fut de s’arrêter à Québec où il loua une chambre. Il passa visiter ma tante Cécile qui avait émigré en ville. L’une des rares à ne pas avoir demeuré en campagne.

La chambre qu’il avait loué était situé au 4ième ou 5ième étage d’un hôtel avec vue sur le port et tout l’achalandage qui me rivait les yeux à la fenêtre. Je n’en revenais pas de toutes ces lumières, moi, issu d’un village où les étoiles faisaient office de lampadaire.

Nous sommes partis le lendemain pour un voyage qui me parut une éternité. Il devait être 7 ou 8 heures quand je m’endormis dans l’auto pour me réveiller dans une puanteur étrange : mon jeune frère, un bébé de deux ans, m’avait fait dessus.

Ce soir-là nous avons couché dans un motel. C’est dans cette entrée que j’ai vu pour la première fois un appareil de télévision. Je me souviens avoir vu un avion passer dans l’écran. J’ignore jusqu’à quel point peuvent s’aggrandir des yeux quand on voit des images sur un écran pour la première fois. Mais je n’étais plus que yeux rivés sur cet appareil.

Les souvenirs d’après sont vagues. Je me suis retrouvé le lendemain dans une auto-chenille à travers une forêt sombre. À travers les hublots on pouvait voir les goutelettes glisser et les arbres vaciller. Un train d’enfer, des odeurs d’huile et des chapelets d’injures parce que la voiture tanguait. Ce n’était pas une route, mais une voie à travers les arbres. Et il devait avoir plu en abondance cette année là puisque l’auto-chenille s’est enlisée dans la boue et il fallut une éternité pour la sortir de là. Je pense qu’il a fallu un camion pour la tirer afin de poursuivre le chemin.

L’hiver arriva. Le sol gela, les premiers flocons de neige descendirent doucement pour recouvrir le sol.

Mon père se levait tôt pour cuisiner et ma mère lui servait d’assistante.

J’allais jouer dehors à tous les matins. C’est comme ça que je fis la rencontre d’un porc qui venait chaque matin manger derrière la cuisine, près de la porte. On lui jetait un sceau des restes du repas. Avec le froid de canard qui régnait déjà, des vapeurs fumantes se dégageait du tas de nourriture. Il prenait son repas sur un lit de neige. Puis quand il était rassasié, il venait à ma rencontre. Je ne sais pas qui des deux était le plus curieux. Lui me reniflait, moi je le regardais. Je connaissais les chiens, les chats, les vaches, mais je n’avais jamais vu un animal semblable. Étrangement, je ne le voyais pas comme un animal. Au sens d’une créature pas trop évoluée et dépourvue d’intelligence. Je ne connaissais rien à ce qu’on nommait intelligence. J’étais un instinctif tout à fait ouvert à tout ce qui se présentait. Connaître sans préjugé. Vraiment connaître. Apprendre les préjugés c’est rétrécir sa vision de la vie. J’ai eu la chance d’apprendre seul sans que quelqu’un me dise qu’un porc est laid et visqueux ou sale. C’est sans doute pour cette raison que j’ai détesté, plus tard, l’école et les formes d’apprentissage qu’on fait aux enfants. On leur montre si tôt ce qu’il faut faire ou ne pas faire, penser ou ne pas penser que le système, la grande fabrique de travailleurs et on traite l’enfant comme si c’était un ignorant. Il l’est, mais en quelques années, si on le laisse un peu libre, il en sait déjà plus que bien des adultes.

Revenons à nos…porcs.

Je pense que notre premier échange fut très intéressant : lui se servait de son nez, moi de mes yeux. Mais au fond il y avait quelque chose de bien plus profond et fondamental : l’instinct que nous partagions. Et le porc n’avait pas de préjugé envers moi non plus. Mais comme toute créature différente il fallut nous apprivoiser : je craignais qu’il m’attaque, je craignais sa réaction, mais il avait également peur de la mienne : lui avait déjà vu des humains, lui. Et je compris plus tard à quel point le porc avait raison.

Il était gras et poilu… Une peau rose recouverte d’une sorte de duvet blanc. J’étais impressionné par son gros museau et son langage étrange. J’avais déjà appris un peu d’anglais dans le Maine, j’étais ouvert à tous les sons qui se présentaient. Et comme tous les humains, je cherchais un sens aux choses.

Je vis que le porc avait une queue en tire-bouchon. C’est étrange, mais chaque fois que j’ai ouvert une bouteille, tard, très tard dans ma vie, je voyais la queue du porc ouvrir la bouteille, comme une fête…

Le porc commença à me taquiner avec son museau. Je compris qu’il voulait jouer. Mais à quoi peuvent jouer un porc et un enfant ? Comme j’avais vu des films américains, j’ai pensé qu’il pouvait me servir de cheval. Je grimpai dessus et il se laissa faire. Il partit à grande course. C’était excitant. Mais étant donné les courbes de mon cheval, je ne pouvais rester que quelques secondes. Et c’est là que ce passa la magie : quand je chutais, il s’arrêtait. Je rembarquais et nous partions en trombe avec toujours le même trajet : le tour du camp.

Nous avons joué comme ça pendant tous les mois d’hiver. À chaque matin je retrouvais mon porc à l’entrée, le lancement du sceau, les vapeurs aux odeurs toujours pareilles. Je le laissais déjeuner en paix et quand il était prêt nous jouions au cowboy.

Je suis devenu très habile à monter la monture. Mais le porce allait tellement vite qu’un jour je fis une chute en tournant le coin du camp qui me marqua. J’étais sonné… et pour de vrai. J’avais le visage planté dans la neige et je ne voyais plus rien. La tuque toute croche et je tentais, bedaud, de me relever. Le porc vint vers moi et se mit à parler. Comme s’il voulait me secouer. J’ai alors replacé ma tuque, essuyé le visage et remonté sur ma monture.

Mais comme dira plus tard Geoges : All things must pass. Et c’est ainsi que le porc disparut parce qu’il avait été élevé pour nourrir les bûcherons du camp. En ai-je maingé6 Je ne sais pas. Sans doute que oui. Ceux qui disparaissent prennent toujours une autre forme…. Ils en deviennent invisibles.

Il y a probablement un peu de porc dans tous les êtres que j’ai rencontré dans ma vie. Je ne me suis pas fié aux dires, je me suis fié à mon instinct. Rares sont ceux qui ont passé le test. J’ai toujours eu du flair pour les méchants…

Il se passa deux ou trois incidents pendant cette hiver-là : un bûcheron fut attaqué par un orignal, je suis allé à la rencontre d’un ours et j’ai tenté de le caresser. Tout le monde me regardait à partir du camp. Personne ne sortait de peur que la bête ne me déchiquète. Mais je suppose que les bêtes ont un flair pour les «enfants». J’ai encore le souvenir des chevaux attelés à leur traîneaux aux skis de bois plaqués d’acier sur lesquels j’embarquais parfois. Il y avait le froid, le froid mordant, et les museaux des chevaux qui crachaient de leurs narines des jets de vapeur.

Puis au printemps arriva un couple avec deux enfants. Je pense que c’était le patron… J’ai joué avec les deux enfants, dans un petit camp, à un jeu étrange : fabriquer des images à partir de cubes. L’une m’avait particulièrement frappé : c’était celle d’un diable cornu. Qui donc m’avait déjà appris la peur du diable,la crainte de l’enfer ? On ne sait pas ce qu’on enseigne aux enfants à travers les discours des adultes que ceux-ci entendent sans…écouter. Ce sont comme des messages subliminaux. Les premiers, sans doute.

L’été passa. L’école m’attendait…