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Ma douce, ma brune Afrique…

Fethi GHARBI

Berceau de l’humanité… l’admettent sans trop y croire tous ces pyrrhoniens opiniâtres, honteux d’une aussi sombre ascendance. L’Afrique n’est pas loin de nous rappeler le destin cruel des héros de la tragédie grecque. Mère désavouée, elle continue de subir les assauts enfiellés d’une progéniture renégate, outrée, semble-t-il, par une filiation aussi peu glorifiante. Des siècles durant, la génitrice noire ne cesse d’être saignée à blanc , déchiquetée par la fureur vampirique d’une descendance matricide.



« Si je savais quelque chose qui fût utile à ma patrie et qui fût préjudiciable au genre humain, je la regarderais comme un crime. »
Montesquieu« Pour les intérêts de notre pays, il ne faut pas avoir peur de mettre la main dans celle du diable »
Jacques Foccart

Qu’il est loin le temps où, crédules mais généreux, croyant à la fin du colonialisme, des visionnaires de l’envergure d’Amed Sékou Touré, de kwamé n’krumah, de Modibo Keita, de George Padmore, de Patrice Lumumba, de Jomo Kenyatta ou d’un Léopold Sedar Senghor rêvaient d’une Afrique renaissant de ses cendres, chacun s’ingéniant à l’atourner au gré de son imagination. Senghor peinait à concilier sa “négritude” révoltée et son fédéralisme candide, lui qui ambitionnait la création d’un Commonwealth à la française. Pour ce poète, l’âge des empires est révolu, les sociétés humaines de demain seront fondées sur la solidarité de langue et de culture. Il voyait dans la francophonie la panacée à tous les maux de l’Afrique française. La langue de l’empire, devenue pour lui l’outil par excellence du dialogue des diversités ethniques et culturelles, finirait par aplanir tous les clivages au sein d’un espace géographique où les anciens prédateurs et leurs victimes se côtoieront dans l’égalité, la paix et la prospérité. Poète avant tout autre chose, Senghor confondait sans doute l’humanisme idéaliste de la littérature des lumières avec la sombre réalité de l’empire.

Il faut bien reconnaître toutefois que l’idéologie du “monde libre” martelée par les alliés pendant les années quarante a fait un grand nombre d’adeptes parmi les peuples colonisés qui ont cru naïvement à l’avènement d’un monde égalitaire. En réalité, les états occidentaux, soutenant discrètement Hitler dans sa guerre contre l’URSS, ne s’attendaient guère à la débacle allemande. Ils ont alors vite fait volte face, diabolisant les nazis vaincus et récupérant la victoire des soviétiques, se présentant ainsi comme les libérateurs de l’humanité et les vainqueurs du fascisme.

Rares, sont ceux qui, en Afrique, au lendemain de la deuxième guerre mondiale, échappaient à l’emprise du chant enivrant de la liberté. Rares sont ceux qui, à cette époque, soupçonnaient les indépendances de n’être qu’un simple remodelage de l’exploitation impériale. Harcelés par la lutte héroïque des peuples d’Afrique, les empires coloniaux tardaient à lacher prise, multipliant les massacres gratuits comme ceux de Sétif et de Madagascar. Mais, les temps n’étant plus ce qu’ils étaient, pressés par l’URSS et la chine d’un coté et par les Etats Unis de l’autre, le Royaume Uni et la France n’étaient plus de taille à faire face aux guerres de libération. Les deux superpuissances naissantes ont presque d’un commun accord porté le coup de grâce aux derniers empires coloniaux européens branlants et d’un autre âge. Continuant méthodiquement son travail de sape, le grand frère étasunien, a définitivement ouvert toutes grandes les portes à la libre circulation de ses capitaux.

C’est dans ce contexte confus de mutation impérialiste que sont nés les rêves les plus fous et les plus généreux du panafricanisme. L’idée des États unis d’Afrique germait déjà dès les années vingt dans l’esprit de l’écrivain jamaïcain Marcus Garvey, qui rêvait d’une Afrique forte et solidaire. Un autre intellectuel et activiste afro-américain, William Edward Burghardt Du Bois fut considéré durant toute la première moitié du XXe siècle comme le père du Panafricanisme. Il faut dire que ce rêve d’unité africaine touchait toute la diaspora noire qui après des siècles d’esclavage et de ségrégation espérait tant de ces indépendances qui aux yeux de tous ces hommes arrachés à leur terre natale redonneraient au noir son statut d’homme libre. Le panafricanisme, au-delà de la lutte anticoloniale à l’intérieur du continent, se présente comme un élan universel d’émancipation de la race noire.

La restructuration de l’hégémonie impérialiste correspondant à l’éclipse des empires français et britannique et à l’émergence des blocs étasunien et soviétique a ouvert pour quelque temps une brèche laissant fleurir des mouvements fédératifs tels que le panarabisme, le panafricanisme et les non-alignés. Au beau milieu de cette effervescence tiers-mondiste sans égal, les voix tonitruantes de kwamé n’krumah, de Modibo Keita, d’Amed Sékou Touré appelaient à l’unité du continent. Pour n’krumah l’union n’est ni plus ni moins que la fusion organique des Etats africains. Sa doctrine empreinte d’un marxisme non orthodoxe associé au concept traditionnel africain de collectivisme, vise la résurrection des valeurs humanitaires et égalitaires de l’Afrique profonde.
Paradoxalement et comme pour narguer ses pères fondateurs, l’Organisation de l’Union Africaine née en 1963, au lieu de consacrer la fusion instaure la division en reconnaissant l’intangibilité des frontières héritées de la colonisation. Les chefs d’états de toutes ces nations fraîchement constituées ont préféré ainsi entériner le partage du continent décidé par les prédateurs européens pendant la conférence de Berlin de 1885.

Quelques années d’euphorie sur le chemin des indépendances ont constitué le seul moment de répis pour ce continent meurtri par des siècles d’esclavage et de colonisation. Profitant de la guerre froide, la France revient à la charge en proposant à ses colonies une dépendance allégée.
Ce fut d’abord la loi-cadre de Gaston Defferre de 1956 accordant une large autonomie de gestion interne. En 1958, le général de Gaulle soumet à référendum une Constitution qui prévoit l’instauration d’une Communauté franco-africaine reconnaissant aux territoires africains une semi-souveraineté limitée à la gestion de leurs affaires intérieures. Si un grand nombre de territoires consultés ont répondu par “oui”, d’autres comme la Guinée de Sékou Touré ont rejeté la constitution. Le dirigeant guinéen, considérait à juste titre qu’à la différence de la loi Defferre, la Communauté franco-africaine avait pour objectif le démembrement des deux grandes entités fédérales, l’Afrique occidentale française (AOF) et l’Afrique équatoriale française (AEF). Derrière son discours rassembleur de Gaulle planifiait en fait la “balkanisation” de son ancien empire colonial pour mieux le contrôler. A la fougue unificatrice de kwamé n’krumah , le chef de l’état français répondait, comme pour morguer le président ghanéen, par le morcellement et la dislocation d’une grande partie du continent. L’originalité paradoxale de la décolonisation française est d’être allée plus loin encore que la conférence de Berlin en procédant à la désagrégation systématique de l’espace et du tissu social africains. Cette nouvelle saignée s’inscrit dans la marche à contre-courant de l’empire qui s’enlise dans deux guerres atroces au Vietnam et en Algérie. Le sort de l’Afrique noire française est désormais scellé malgré l’avènement des indépendances en 1960. La balkanisation opérée par de Gaulle a enfanté des entités exsangues incapables de se départir économiquement du giron de l’ancienne métropole. Le plus funeste est d’avoir tracé au crayon des territoires sans cohérence culturelle ni géographique. Lorsque M.
Sarkozy affirme dans son discours de Dakar que les africains ne sont pas entrés dans l’histoire, il oublie justement que c’est le colonialisme qui les en a chassé en mettant en lambeaux et leur géographie et leur histoire.

Ruiné par les anglais et les français, le continent noir doit subir encore une fois les assauts de nouveaux empires. Pendant près de trente ans, les États Unis et l’Union soviétique s’affronteront par africains interposés, multipliant les massacres fratricides et les famines. C’est dans ce contexte de guerre froide que les étasuniens vont fermer l’oeil, laissant les mains libres à l’ancienne métropole de gérer comme elle l’entend ses colonies indépendantes. En septembre 1961, de Gaulle explique la future politique française en Afrique :/« Notre ligne de conduite, c’est celle qui sauvegarde nos intérêts… »/ Jacques Foccart, responsable de la cellule africaine de l’Elysée, sera plus explicite : /« Pour les intérêts de notre pays, il ne faut pas avoir peur de mettre la main dans celle du diable »/. Ainsi est né ce réseau occulte qui sera connu plus tard sous le nom oxymorique de Françafrique. Une nébuleuse d’acteurs économiques, politiques et militaires franco-africains organisés en réseaux et lobbies va constituer la face cachée de la politique française en Afrique subsaharienne. Au mépris flagrant de l’état de droit seule la raison d’état orientera la politique de l’hexagone dans cette partie du monde. Depuis cette époque, la politique africaine de la France relève du domaine réservé du chef de l’État et échappe donc à tout contrôle démocratique. Si les français sont tenus à l’écart des agissements de ce réseau, les africains , eux, sont maintenus dans la misère la plus noire alors que les richesses de leur sol et sous-sol circulent entre les mains des dirigeants français, des partis politiques de la métropole et des “gouverneurs noirs”. Les rentes considérables des matières premières tout comme l’aide au développement sont détournées dans une large mesure pour assurer le financement occulte des grandes formations politiques ; elles servent par ailleurs à commanditer toutes sortes d’interventions en terre africaine pour garantir “la stabilité” des régimes. Jouant admirablement son rôle de «  sous-traitant » des États-Unis pour contenir l’expansion communiste sur le continent, l’état français a réussi à étouffer toute velléité indépendantiste authentique. Diabolisation des insoumis, corruption, rétorsions économiques, coups d’état, assassinats politiques… tels sont les faits d’armes qui ont jalonné le long parcours de cet “homme de l’ombre” qu’était Jacques Foccart. Tous les chefs d’état qui ont succédé à de Gaulle ont continué son oeuvre. Dès son arrivée à Matignon en 1986 Chirac récupérera le réseau foccartien. Mitterrand crée alors son propre réseau mettant à sa tête son conseiller Afrique, Guy Penne. A la mort de Foccart en 1997 c’est Robert Bourgi qui héritera de son rôle auprès de la droite.

Les déclarations fracassantes du candidat Sarkozy promettant de mettre fin à ces pratiques s’évaporaient quelques semaines après son investiture. Le 27 septembre 2007 à l’Elysée, le chef de l’État s’adresse en ces termes à Robert Bourgi, après lui avoir décerné la Légion d’Honneur : /« Je sais, cher Robert, pouvoir continuer à compter sur ta participation à la politique étrangère de la France, avec efficacité et discrétion. Je sais que, sur ce terrain de l’efficacité et de la discrétion, tu as eu le meilleur des professeurs et que tu n’es pas homme à oublier les conseils de celui qui te conseillait jadis, de “rester à l’ombre, pour ne pas attraper de coup de soleil’. Sous le chaud soleil africain, ce n’est pas une vaine précaution. Jacques Foccart avait bien raison. »/ C’est ce même Robert Bourgi qui demandera à l’Elysée, au nom du président gabonais Omar Bongo, la tête de Jean-Marie Bockel, le secrétaire d’Etat à la Coopération et à la Francophonie, coupable d’avoir publiquement dénoncé en 2008 le réseau et annoncé solennellement vouloir “signer l’acte de décès de la “Françafrique”.
C’est Bourgi qui poussera aussi vers la sortie Bruno Joubert, le “Monsieur Afrique” de la cellule diplomatique de l’Elysée.

Cette politique chaotique de l’exécutif français montre à quel point la Françafrique se débat pour se replacer sur l’échiquier impérialiste en pleine mutation. Le discours de Cotonou (Bénin), où le candidat à l’Elysée avait promis l’avènement d’ “une relation nouvelle (…), équilibrée, débarrassée des scories du passé” cherche surtout à séduire des pays africains non francophones comme l’Angola et le Nigeria pour leur pétrole et l’Afrique du Sud en tant qu’acheteur potentiel de centrales nucléaires. En Afrique francophone, il s’agit tout en préservant les vestiges du pré-carré françafricain de diminuer les charges de la métropole en réduisant entr’autres les contingents de l’armée sur le sol africain. En effet, face à la percée chinoise la compétitivité des entreprises françaises est lourdement pénalisée par le poids des charges que leur coute le réseau françafrique. C’est dans cet ordre d’idées que Sarkozy se tourne vers les Etats Unis pour les appeler à la rescousse. Si de Gaulle a fait de la françafrique l’instrument de la pérennité de son empire, Sarkozy, pris dans le tourbillon de la mondialisation, transforme l’état en simple représentant commercial au service de quelque entreprises.

Jamais de mémoire d’homme la fureur néo-libérale ne s’est emparé de la sorte de prédateurs de tout acabit : étasuniens, français, israéliens, britanniques, russes, chinois…En transe, ils se jettent encore une fois sur la proie, toujours la même…

Sur les traces de de Gaulle, ils parachèvent l’oeuvre en lacérant ce qui reste : Somalie, Soudan et peut-être bien encore une fois le Nigéria alors que la Cote d’Ivoire est au bord de la guerre civile. Oui, la bonne vieille recette n’a rien de suranné : dresser les ethnies et le confessions les unes contre les autres …On est alors assuré du spectacle grandiose des carnages à la surface et des richesses du sous-sol.

Mais de grâce , entre gens civilisés a-t-on besoin de tant de massacres pour vandaliser ce continent meurtri ?

Ne serait-il pas mieux de s’entendre entre nations policées ?

A quand donc la prochaine conférence de Berlin ?!

Fethi GHARBI

Articles de Fethi GUHARBI

La colonisation agricole, nouvel apanage des pays riche

Press

index-economie-agroalimentaire-534641Le Journal du Net, 8 Janvier 2010

Par Céline Deluzarche

“Malgré son immensité, la Chine ne cesse de voir ses surfaces cultivables diminuer. Du coup, elle achète à tout-va des terres à l’étranger et possèderait 2,1 millions d’hectares en Amérique du Sud, en Afrique, en Asie du Sud-Est et en Australie. C’est l’illustration d’un phénomène en pleine expansion : des Etats ou des fonds d’investissement privés qui s’emparent de milliers d’hectares de terres exploitables hors de leurs frontières.
Un phénomène de grande ampleur

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Selon les Nations unies, 30 millions d’hectares de terres auraient été achetés ou loués par des capitaux étrangers sur les trois dernières années. Soit la surface agricole de la France. Cette ruée vers l’or vert n’est pas prête de s’arrêter. D’après la FAO, sur 2,7 milliards d’hectares de terres cultivables dans le monde, seuls 1,5 milliard sont effectivement utilisés.

Or 80 % de ces terres disponibles sont situées en Afrique ou en Asie, dans des pays en développement. Pour ces derniers, l’afflux investissement représente une véritable opportunité pour développer leur agriculture et bénéficier de transferts techniques. Pour les pays riches disposant de peu de terrain, il s’agit de sécuriser leur approvisionnement alimentaire dans un contexte d’envolée des prix des produits alimentaires.

L’Afrique : des immenses terrains sous-exploités

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Le continent noir est la cible privilégiée des investisseurs. Selon une étude de la FAO portant sur six pays (Ethiopie, Madagascar, Mali, Mozambique et Soudan), les étrangers auraient acheté ou loué pour 99 ans plus de 2,5 millions d’hectares. Montant total des transaction : près d’un milliard de dollars.

Au seul Soudan, six nationalités différentes sont présentes. La Corée du Sud y possède déjà 690 000 hectares et les Emirats arabes unis 400 000 hectares, cultivés avec du maïs, du blé, des pommes de terre et des légumineuses.

Il faut dire que les conditions sont alléchantes : réglementations inexistantes, gouvernements parfois peu regardants et un coût très faible. En Ethiopie, un hectare se loue ainsi 1,50 euro par an. La firme indienne Karuturi cultive ainsi dans le pays plus de 300 000 hectares de maïs, riz, huile de palme, canne à sucre et légumes. Et le gouvernement éthiopien compte bien tirer parti au maximum de ses terres inexploitées : il prévoit de louer 3 millions d’hectares à des capitaux nationaux ou étrangers.

L’Asie centrale : des friches à la merci des investisseurs

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L’Asie centrale, et particulièrement les anciens pays de l’Union soviétique, recèle d’immenses étendues disponibles. Or, “l’envolée des prix agricoles a incité les investisseurs à s’intéresser à l’agriculture alors qu’avant ils investissaient plutôt dans le pétrole, le métal ou le gaz”, expliquait en septembre l’analyste Dmitri Katalevski, du cabinet de conseil Deloitte.

Deux fonds d’investissement suédois, Black Earth Farming et Alpcot Agro, contrôlent ainsi respectivement 323 000 et 161 000 hectares de terres en Russie et en Ukraine (Europe de l’Est). En mai 2008, le gouvernement libyen a conclu avec l’Ukraine un contrat qui prévoit la mise à disposition de 247 000 hectares de terres agricoles contre la fourniture de pétrole et de gaz.

A l’autre bout du continent, la Chine se serait déjà accaparé sans bourse délier de larges portions de terres du côté russe, selon des sources russes non officielles citées par la presse.

Encore non touchée, la Mongolie pourrait être la prochaine cible. Les Sud-Coréens chercheraient à y louer 270 000 hectares pour cultiver du blé ou du maïs.

L’Asie du Sud-est appréciée pour ses terres fertiles

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L’Asie du Sud-est est particulièrement recherchée pour la riziculture et la pousse du bois. Les pays voisins, notamment l’Inde et la Chine, y possèderaient selon les ONG respectivement 358 000 et 300 000 hectares, des chiffres largement sous-estimés selon plusieurs analystes.

Au Laos, l’opérateur chinois de télécommunications ZTE a obtenu la concession de 100 000 hectares pour la production de manioc (destiné à l’éthanol) en partenariat avec une entreprise nationale.

Les pays du Golfe s’intéressent également de très près à ce continent. En Indonésie, le groupe saoudien Ben Laden s’apprête à exploiter 500 000 hectares dans le sud de la Papouasie et 80 000 autres dans le sud-ouest. Au total, le groupe prévoit s’investir 2,8 milliards d’euros dans le pays, notamment en y construisant des infrastructures qui font cruellement défaut.

Enfin, en mai 2008, le ministre du commerce du Bahrein s’est rendu en visite prospective aux Philippines et au Laos pour obtenir l’accès à “des grandes surfaces de terres” et y cultiver du riz basmati, selon l’ONG Grain.

L’Amérique du Sud, de vastes étendues à conquérir

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Les chiffres d’achats ou de location de terres agricoles disponibles pour le continent sud-américain sont a priori largement au-dessous de la réalité. Rien qu’au Brésil, de nombreux propriétaires ne déclarent pas leur nationalité dans les registres. Or, selon les statistiques de l’institut national de la colonisation et de la réforme agraire (Incra), 4 millions d’hectares de terres agricoles brésiliennes sont officiellement détenus par des étrangers. En Argentine, 10% des terres arables seraient entre les mains de capitaux étrangers, selon l’ONG Grain.

Il faut dire que la réglementation est très floue. Pour l’instant, il suffit de créer une entreprise brésilienne pour acheter des immenses étendues de terre. “On trouve même des terres publiques en vente sur des sites Internet étrangers”, s’alarme Rolf Hackbart, le président de l’Incra, dans le journal Istoé. Un projet de limitation des ventes de terres aux entreprises dont les capitaux sont d’origine étrangère est d’ailleurs en cours d’examen par le Congrès. Le pays n’est pourtant pas exemplaire, puisque des cultivateurs de soja brésiliens accapareraient en toute illégalité des millions d’hectares au Paraguay.

Madagascar, symbole d’une “néocolonisation”

En 2008, Madagacar est devenu un symbole de la résistance contre “l’accaparement” des terres agricoles.

A l’époque, la compagnie sud-coréenne Daewoo avait négocié avec le gouvernement malgache la location de 1,3 million d’hectares. Une surface colossale, équivalente à la moitié de la Belgique. Le bail, d’une durée de 99 ans, devait permettre d’assurer une production annuelle de 5,5 millions de tonnes de maïs à la Corée du Sud.

La révélation de ce projet a suscité une vague de colère dans tout le pays, provoquant même la chute du gouvernement Ravalomanana. Le nouveau président malgache, Andry Rajoelina, a vivement dénoncé la politique de son prédécesseur.

Des projets d’acquisitions toujours en cours
Mais cet épisode n’a pas découragé les autres investisseurs. En janvier, le groupe indien Varun Industries a entamé les démarches pour louer sur une durée de 50 ans 232 000 hectares dans la région de Sofia, au Nord de l’île. Et si ses plans sont pour l’instant en suspens, un porte-parole de la firme a déclaré fin septembre 2009 au Times of India que les pourparlers étaient toujours en cours et s’affichait “optimiste”.

Or les trois quarts de ces terres sont déjà utilisées. Les paysans seraient donc contraints de la céder, ce qui ne manquerait pas de provoquer de nouvelles protestations.

L’Arabie Saoudite veut sécuriser ses approvisionnements alimentaires

L’Arabie Saoudite n’en fait pas mystère : elle a établi depuis plusieurs années un vaste programme de production alimentaire à l’étranger. Le pays, qui doit importer un million de tonnes de riz par an, a créé en 2009 un fonds d’investissement nommé FORAS International, avec des capitaux du gouvernement, de la Banque Islamique de Développement et d’hommes d’affaires saoudiens. A terme, le fonds prévoit de planter 700 000 hectares de rizières pour produire 7 millions de tonnes de riz.

Le fonds s’est d’abord penché vers le gouvernement mauritanien pour acquérir 100 000 hectares de terres. Finalement seuls 15 000 hectares seraient disponibles. Mais d’autres grosses acquisitions sont en cours. 700 000 hectares en tout de terres agricoles au Sénégal et au Mali seront ainsi prochainement achetés. Un paradoxe, alors que le Sénégal est le deuxième plus grand importateur de riz de l’Afrique après le Nigéria.

Le Cheik “bienfaiteur” de l’Ethiopie
Mais la manne est bien trop importante pour que les états pauvres d’Afrique la laisse passer. Le Cheik Mohammed Hussein Ali Al Amoudi, l’une des plus grosses fortunes d’Arabie Saoudite, est ainsi le premier investisseur en Ethiopie. Déjà très impliqué dans l’agriculture, il envisagerait d’exploiter 500 000 hectares de terres supplémentaires dans le pays.

La France, investisseur ou cible ?

Avec ses 4 000 hectares achetés en Argentine, le chanteur Florent Pagny n’est pas le seul Français à se tourner vers des terres agricoles étrangères.

Dernier en date, l’ex-PDG de Powéo Charles Beigbeder est devenu un des plus importants agriculteurs d’Ukraine. Son entreprise, AgroGénération, exploite 22 000 hectares de céréales dans le pays et a déjà signé pour louer 80 000 hectares supplémentaires. “Une dizaine de groupes d’agriculteurs français sont déjà présents dans ce pays”, confirme Hélène Morin, consultante pour le cabinet spécialiste des matières premières Agritel. Plus discret, le groupe industriel français Louis Dreyfus possèderait 60 000 hectares de soja, coton et maïs au Brésil via sa filiale Calyx Agro.

Les agriculteurs français partant à la retraite sans successeurs
Inversement, la France est-elle menacée par cette razzia planétaire ? Pas vraiment, car ce que recherchent les investisseurs, ce sont surtout des grandes surfaces. Or une exploitation française dispose de seulement 78 hectares en moyenne. De plus, les prix sont élevés : 4 500 euros par hectare environ. Il n’empêche : “de plus en plus d’Européens, notamment des Belges, Hollandais ou Britanniques s’installent en France”, avertit André Barbaroux, le directeur général des Safer (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural) dans le Figaro.

L’agriculture, nouveau terrain de jeu du privé

Les Etats et fonds souverains ne sont pas les seuls à vouloir racheter des terres agricoles. Les hedge funds et des banques se sont récemment lancés dans ce Monopoly mondial. Les marchés dérivés des matières premières agricoles sont jugés trop incertains, ce qui les incite à se tourner vers le foncier.

“Moissonner de l’argent”
Le fonds d’investissement américain Black Rock a ainsi créé un fonds spéculatif de 200 millions de dollars, dont 30 millions dédiés à des acquisitions de terre. “L’astuce est de ne pas se contenter de moissonner des récoltes mais de moissonner de l’argent”, sourit ainsi Mikhail Orlov, le fondateur de Black Earth Farming, dans le Financial Times. Ce fonds d’investissement est déjà l’un des principaux cultivateurs de Russie, avec 331 000 hectares en sa possession.

Retour sur investissament garanti
Le fonds Global Farming Limited, créé par Dexion Capital, promet un retour sur investissement de 12 à 16%. Il prévoit d’acquérir 1,23 million d’hectares de terres pour la culture et l’élevage. Même des grandes banques généralistes investissent dans ce secteur, comme Barclays, Deutsche Bank, UBS ou Morgan Stanley. Au total, l’ONG Grain a dénombré 120 fonds spécialisés possédant des terres agricoles.

L’impossible régulation

Les organisations mondiales et les ONG commencent à s’alarmer de l’ampleur du rachat des terres agricoles. Le problème, selon elles, c’est que ce sont les gouvernements des pays hôtes qui négocient directement les accords avec les investisseurs, sans consulter les populations concernées.

Or, en Afrique, “80 % des populations sont dépourvues de titres pour des terres qu’elles cultivent parfois depuis des siècles”, explique Paul Mathieu, expert à la FAO, au site Pleinchamp.com. Au Kazakhstan aussi, les terres appartiennent encore majoritairement à l’Etat et sont louées par les paysans. Il est donc facile de les déloger.

“Pour que ces investissements soient une opportunité pour les populations, il faut qu’ils permettent un réel développement rural [...] et une diversification des sources de revenus pour les paysans”, analyse Paul Mathieu.

La FAO prépare actuellement des directives pour “une gouvernance responsable” des modes de faire-valoir des terres, en collaboration avec ONU-Habitat et la Banque mondiale. “D’autres formes d’investissement comme l’agriculture contractuelle et les mécanismes de sous-traitance, peuvent offrir la même sécurité d’approvisionnement aux pays investisseurs”, note la FAO. Dont les directives n’ont aucun pouvoir contraignant…”

Source: http://www.journaldunet.com/economie/agroalimentaire/enquete/colonisation-agricole-l-etat-des-lieux/la-colonisation-agricole-nouvel-apanage-des-pays-riches.shtml