
VENTRE DE GARAGE
On a dit que la pauvreté cesse lorsqu’on a un pantalon et que la richesse commence quand on en a deux, puisque l’on n’en porte qu’un.
Pierre JC Allard
Posséder un tapis, c’est déjà trop.
Jack Kérouac.
Entrée comme plat principal
Quand tous les besoins que l’on éprouve spontanément ont pu être comblés, le système industriel a continué sur sa lancée et nous en a créé d’autres, artificiels. Il en est résulté la constitution presque obligée, par chaque citoyen qui se veut respectable, d’un invraisemblable patrimoine d’objets matériels hétéroclites dont l’utilité est souvent douteuse, mais le potentiel d’embarras bien évident. Dans un monde où la mobilité s’affirme comme condition de succès, mais aussi de joie, l’industrie en déclin a imposé, par un conditionnement incessant, le modèle pervers de l’accumulation. La masse des choses que l’on possède – et dont il faut prendre soin – occupe une place démesurée dans la vie de l’individu moyen. C’est une contribution non négligeable de l’industrie à la menace qui pèse sur chaque être humain de limiter sa vie à gérer l’insignifiance. On a créé une société obèse. ( Piere JC Allard).
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Maigre comme un clou
Quand j’ai quitté l’université, j’ai dit à mes compagnons que je travaillerais deux ans et que je prendrais ma retraite. Ils n’ont jamais autant ri. Pourtant, j’avais tout un plan…
J’étais maigre comme un clou à finir. Je vivais dans une chambre avec aucun meuble, et un seul matelas par terre pour dormir. Et comme c’était le propriétaire du «block» qui payait le chauffage, je dormais l’hiver la fenêtre ouverte.
Je mangeais quand j’avais faim, et j’oubliais tellement que manger était «important» qu’il m’arrivait de courir en hâte dans un restaurant pour avaler un bon Hot-Chicken.
Un Hot-Chicken fabriqué par un propriétaire de restaurant sur la rue Rideau, venu d’un autre pays, qui parlait un langage étrange, mais qui avait trouvé le moyen de gonfler le plat : de la dinde au lieu du poulet.
La faim était silencieuse…
J’avais trois paires de jeans, des bobettes mauves trouées, et des bas biens aérés. Et je lavais tout ça d’une seule brassée. Je n’avais plus de couleurs…
Je me suis alors fait une séance de psychothérapie personnelle avec pour conclusion que je n’étais pas «normal».
La thérapie par le groupe
J’ai fini par me lester un peu.
Puis vint l’amour et le mariage.
Je suis devenu un «citoyen normal».
Je me suis mis à travailler et à consommer. D’abord pour les biens essentiels, ensuite pour calfeutrer le mal de vivre de tout travailleur «mal dans sa peau».
Là, j’étais devenu vraiment anormal.
Du Noël à l’année longue
Quand la vie, on dirait, n’a plus de sens, que le travail tue un peu comme le supplice de la goutte, il survient toujours un phénomène de compensation. L’être, ensaché, vidé, sec, se met à calfeutrer le gruyère qu’il est devenu.
Il suit la recette des cuisiniers de l’État et des requins qui fabriquent des objets aussi éphémères que des lucioles dans un bocal.
Pas de lumière.
Des flashs. Sorte de stroboscope qui vous infiltre lentement et qui vous met en état de transe.
On achète.
Nirvana
Kurt Cobain, «fondateur» du groupe Nirvana, dans un entretien, fit remarquer qu’après son ascension et sa richesse, il avait aimé la période où il pouvait aller s’acheter des objets à 1$. Ça le rendait autant heureux.
Il s’est suicidé.
La boulimie
Mes trois paires de jeans, quelques livres, ma liberté, me rendaient heureux.
Au fil du temps je suis devenu un boulimique, sans le savoir. J’étais hypnotisé par le diktat du consumérisme.
Dans le contexte d’un sursis qui prend fin pour une industrie qui a tout donné, le credo de la Simplicité Volontaire (SV), qui fait chaque jour des adeptes, est porté par l’esprit du temps et peut apporter la rationalisation dont ils ont besoin pour changer à ceux qui comprennent qu’une consommation boulimique est incompatible avec le bonheur. LA SOCIÉTÉ OBÈSE, Pierre JC Allard, NS
Le rameur et la galère
Ce n’est qu’il a quelques années que j’ai pris conscience, un printemps, en faisant le ménage de mon garage que j’étais devenu l’esclave de tous ces objets qui m’entouraient. Et qu’en plus, le garage était devenu obèse d’objets dormants.
Tous ces «biens», mécaniques, éphémères nécessitaient entretien, réparations, et remplacements. Si on combine le tout aux «outils» de la maison, appareils ménagers de toutes sortes, il ne se passe pas une semaine, voire moins, que ces «serviteurs» affamés réclament pièces et réparateurs. En plus du souci de recourir à des «services» de sauvetage.
Quant aux «jouets» : guitares, systèmes de son, tout le fatras qui m’entourait, pour les utiliser, il m’aurait fallu des journées de 36 heures.
J’ai soudainement réalisé que je travaillais pour EUX : les objets.
Ma madeleine proustienne
La plupart du temps où j’allais manger avec des compagnons de travail au restaurant, je «commandais» un Hot-Chicken. On se payait ma tête. So What?
On n’a pas plus rustre que moi en matière de maniérisme. Je déteste royalement les restaurants. Je déteste la cérémonie de l’entrée, du plat principal, et du dessert.
Et je ne bois jamais de vin en mangeant.
J’ai l’air de venir de la planète Mars.
Qui plus est, je n’ai vraiment pas de plat préféré.
Si c’est une banane, c’est le meilleur fruit au monde.
Si c’est une rôtie au beurre d’arachide : c’est un délice.
Et pour dessert, pendant mes années d’université, je n’ai mangé que de la mélasse.
Et je m’habille comme je mange.
Quant à la «normalité», j’en suis rendu à la conclusion que plus une société est évoluée, plus elle répand son diktat des goûts et des bonnes manières, et l’idée qu’un citoyen évolué doit évoluer dans son maniérisme.
Alors, être riche et esclave d’objets mène aussi à quelque chose de dangereux : l’esclavage des idées reçues, et d’une certaine manière à un esclavage d’idées et de comportements inconscients.
Je me sens parfois comme un nègre qui mange de la mélasse dans un monde soit disant «blanc».
Les «blanc-mangés» (Sic).
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La société est aussi obèse «d’idées».
NOUVELLE SOCIÉTÉ, PIerre JC Allard